vendredi 20 juillet 2012

"Emile Benveniste et les études indo-européennes", par Paul-Eric Langevin (2012)

Paul-Eric Langevin

  

Emile Benveniste et les études indo-européennes
                                                                                               
Vladimir Jankelevitch : «Chercher l’essentiel inaperçu» 



Le but de ce travail est de présenter le parcours et l’œuvre du linguiste Emile Benveniste qui a travaillé en linguistique générale et sur la grammaire comparée des langues indo-européennes. On insistera sur les rapports étroits entre le travail de Saussure et celui de Benveniste ainsi que sur le travail des linguistes qui se sont inspirés de l’œuvre de ce dernier. On décrira ensuite brièvement l’intérêt du domaine de la linguistique consacré aux études indo-européennes. On s’intéressera ensuite de façon plus approfondie à la thèse de Benveniste et plus particulièrement au neuvième chapitre de celle-ci intitulé «Esquisse d’une théorie de la racine» qui présente un intérêt majeur dans le domaine indo-européen et dans celui de la linguistique comparée. 

Pour ce faire, on indiquera les principaux aspects novateurs de ce travail, dans le domaine de la lexicologie, de la phonologie et de la morphologie, en particulier le travail fait sur les transformations phonologiques et la structure morphologique des racines de l’indo-européen et des mots qui en découlent  dans les langues européennes dérivées. On détaillera ensuite l’intérêt des tableaux présentés par l’auteur ainsi que celui des règles qu’il a déduites de son travail concernant le comportement général des racines étudiées. 

On dégagera enfin l’intérêt principal de ce texte au sein de la grammaire comparée et plus particulièrement des théories structuralistes naissantes qui seront ensuite appliquées à de nombreux champs des sciences humaines. On terminera par une bibliographie des œuvres de Benveniste, ainsi que des œuvres inspirées de son travail et enfin des classiques dans le domaine des études indo-européennes. 

                         

      Emile Benveniste

Emile Benveniste (né Ezra Benveniste) est né à Alep en Syrie le 27 mai 1902. Il a un frère, Henri, né en 1901 et déporté en 1942 et une sœur, Carmélia, née en 1904 et décédée en 1979, qui deviendra sa légataire universelle. En 1913, il arrive à Paris pour faire ses études et suit le séminaire de l’école rabbinique de la rue Vauquelin. Il passe son baccalauréat en 1918 et s’inscrit ensuite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il obtient une licence de lettres classiques en 1919 et une agrégation de grammaire en 1922. Cette meme  année, il s’inscrit à l’Ecole des Langues Orientales puis enseigne au collège Sévigné. Il est naturalisé français en 1924 et change son prénom Ezra en Emile. Par la suite, il fait un séjour en Inde comme précepteur dans la célèbre famille Tata entre 1922 et 1927. Puis il est l’élève du grand linguiste Antoine Meillet à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il obtient un diplôme de cette école en 1927 sous la direction de Joseph Vendryes et soutient sa thèse en 1935 sur les origines de la formation des noms en indo-européen. Il a travaillé essentiellement sur la grammaire comparée des langues indo-européennes ainsi que dans le domaine de la linguistique générale puis de la sémantique générale. Il devient directeur d’études à l’EPHE à partir de 1927 puis professeur de grammaire comparée au Collège de France à partir de 1937.              
Pendant la guerre, il est fait prisonnier en 1940 puis s’évade et se réfugie en Suisse jusqu’en 1945. Après la guerre, il devient secrétaire adjoint puis secrétaire de la Société de Linguistique de Paris. En 1956, il fait un infarctus qui l’oblige à diminuer son rythme de travail. Par la suite, en 1960, il devient membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres puis directeur de l’Institut d’études iraniennes, de la revue d’études arméniennes et président de l’association internationale de sémiotique. Il continue d’enseigner au Collège de France jusqu’en 1969, date à laquelle il subit un accident vasculaire cérébral et devient aphasique. Les dernières années de sa vie sont alors très douloureuses puisqu’il n’a plus que très partiellement ses facultés de parole mais garde intacts son affectivité et son intellect. Il meurt à Versailles quelques années après, le 3 octobre 1976. On peut se reporter pour plus de détails aux excellentes notes biographiques rédigées par son élève Georges Redard. 

Emile Benveniste est considéré comme l’un des grands linguistes du vingtième siècle après Ferdinand de Saussure, Antoine Meillet et quelques autres. Il a été l’un des spécialistes des études indo-européennes, en particulier de l’iranien et a laissé derrière lui quelques ouvrages majeurs dont les «Problèmes de linguistique générale», le «Vocabulaire des institutions indo-européennes» ainsi que sa thèse sur la formation des noms en indo-européen, suivie d’un court opuscule appelé «Noms d’agents et noms d’actions en indo-européen». Il est représentatif du courant et de la pensée structuralistes qui ont commencé à se développer en linguistique pour ensuite se répandre à toutes les sciences humaines à partir des années 60. Il est d’ailleurs le co-fondateur de la revue «l’Homme» avec Claude Levi-Strauss en 1961. De février à octobre 1947, il effectue un voyage en Iran et en Afghanistan pour étudier les langues et les dialectes locaux. Par la suite, il visite aussi le Canada et les Etats-Unis entre 1952 et 1953 pour étudier les dialectes des Haida, des Tlingit et des Eskimos. 

De nombreux linguistes ont travaillé ou travaillent encore sur son œuvre, parmi lesquels Michel Arrivé, Julia Kristeva, Serge Martin, Guy Serbat, Gérard Dessons, Emilie Brunet, Irène Fenoglio, Chloé Laplantine entre autres. En 1975, un ouvrage collectif dirigé par Julia Kristeva, Jean-Claude Milner et Nicolas Ruwet a paru sous le titre «Langue, discours, société, pour Emile Benveniste». Guy Serbat a dirigé les actes du colloque international de l’université de Tours sur Benveniste en 1983, ceux-ci ont été publiés en plusieurs volumes. Michel Arrivé a dirigé en 1995 avec Claudine Normand un colloque intitulé «Emile Benveniste, 20 ans après». De nombreux livres ont été écrits sur son œuvre et on peut citer aussi plusieurs articles écrits par Jean-Jacques Thomas, Charles de Lamberterie, Stéphane Mosès, Jean-Michel Adam, Charles Malamoud, Guillaume Paugam entre autres. 

Ses dernières leçons au Collège de France datant de 1968 et 1969 ont été publiées cette année par Irène Fenoglio aux éditions de l’EHESS. Ses archives, constituant le fonds Benveniste, se situent essentiellement à Paris, au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale (dons datant de 1976, 1981, 2004 et 2006), au Collège de France (papiers déposés par le professeur Gérard Fussman, élève de Georges Redard) mais aussi à l’Institut des Mémoires de l’Edition Contemporaine à Caen (Problèmes de syntaxe générale, La flexion dans les langues non-indo-européennes, Les cas, Les pronoms) ainsi qu’à l’université de Berne et aux Archives Littéraires en Suisse (ce sont les archives ayant appartenu à Georges Redard ainsi que la bibliothèque de Benveniste) et même en Alaska, à la Rasmuson Library de l’université de Fairbanks. Ces archives ont été étudiées en particulier par Emilie Brunet. Dans sa thèse datant de 1935, il cite notamment un auteur concernant les études indo-européennes : il s’agit de Jerzy Kurylowicz, linguiste polonais qui a écrit l’ouvrage intitulé «Etudes indo-européennes» à la même date.   



Les études indo-européennes 

Elles postulent l’existence d’une origine commune aux différentes langues existant en Europe ainsi qu’au Moyen-Orient et jusqu’en Inde. Ces langues sont regroupées par groupes et forment la famille des langues indo-européennes, dont l’origine serait la langue hypothétique appelée indo-européen commun qui aurait été parlée par les Proto-indo-européens il y a plusieurs millénaires. Les auteurs qui se sont distingués dans ce travail au 19ème ainsi qu’au 20ème siècles sont entre autres William Jones, Rasmus Rask, August Schleicher, Thomas Young ainsi que bien sûr Ferdinand de Saussure, Antoine Meillet, Emile Benveniste, Joseph Vendryes mais aussi Franz Bopp, Maurice Grammont, Georges Dumézil, Michel Bréal ou encore Karl Brugmann. 

Des scientifiques d’autres disciplines se sont essayés dans le domaine de la linguistique et plus particulièrement des études indo-européennes : c’est le cas du physicien Thomas Young déjà cité, ainsi que du mathématicien Hermann Grassmann, auquel on doit une règle phonétique, la loi de Grassmann. De nombreuses autres lois phonétiques sont utilisées pour décrire les langues indo-européennes : c’est le cas respectivement des lois de Brugmann, de Hirt, de Saussure, de Meillet, entre autres. D’autres règles ont aussi leur importance dans ce domaine : l’alternance vocalique, la réduction des vélaires, la loi de limitation en grec, la seconde mutation consonantique en haut allemand. 

Certains auteurs plus récents ont écrit sur l’histoire des études indo-européennes comme Colin Renfrew, Xavier Delamarre, Bernard Sergent. Ce domaine touche directement celui de la linguistique comparée ainsi que celui de la phonétique historique. William Jones identifie la famille des langues indo-européennes au 18ème siècle, Thomas Young invente par la suite le terme de langues indo-européennes et la Grammaire comparée de Franz Bopp datant de 1866 marque le début des études indo-européennes. Karl Brugmann fonde ensuite l’étude comparée de ces langues. 

On peut citer quelques termes du vocabulaire proto-indo-européen : mehter (mère), phter (père), bhrehter (frère), swesor (sœur), dhughter (fille), suhnn (fils), nepot (neveu), daiuer (beau-frère), snusos (belle-sœur), suekrn (belle-mère), dhghemon (quelqu’un), hner (héros), wihro (homme), gweneh (femme). Les langues indo-européennes sont classées en branches et sous-branches diverses qui découlent toutes des indo-européens I, II et III et auxquelles il faut rajouter le cas des langues anatoliennes qui sont un peu à part. 

Les langues en question sont très nombreuses mais on peut en donner quelques exemples : l’albanais, l’anatolien, l’arménien, le balte, le celte, le germanique, le grec, l’indo-iranien, l’indo-aryen, l’italique, le slave, le tokharien, le hittite, le thrace… Elles étaient ou sont encore parlées par : les albanais, les arméniens, les baltes, les celtes, les germains, les grecs, les indiens, les iraniens, les kurdes, les latins, les scythes, les slaves… Différentes théories ont été élaborées dans ce domaine comme la fable de Schleicher, qui est une traduction d’une fable en plusieurs langues, ou l’hypothèse kourgane, qui est une hypothèse sur le lieu d’origine des premiers indo-européens. Le linguiste Merritt Ruhlen a d’ailleurs écrit notamment sur l’origine des langues, sur les traces de la langue mère, transgressant ainsi l’ancien tabou de la Société de Linguistique de Paris. 

Georges Dumézil a travaillé, lui, sur ce qu’il a appelé les fonctions tripartites indo-européennes : la fonction sacrée exercée par les pretres et le clergé, la fonction militaire exercée par les guerriers et la noblesse, et la fonction productive exercée par les agriculteurs, les artisans, les commerçants (cf. «Mythe et épopée»), qui selon lui structurent les sociétés européennes depuis ces époques reculées. Dans son livre «Des steppes aux océans», André Martinet fait par la suite en 1986 une très belle exposition des langues indo-européennes et des pays dans lesquels elles sont parlées. On peut aussi citer un texte de Gérard Fussman datant de 2003: «Entre fantasmes, science et politique. L’entrée des Aryas en Inde». 

D’autres notions essentielles peuvent être vues dans ce domaine : l’étude des langues, celle du vocabulaire, l’étude des copules ainsi que celle des racines qu’aborde Benveniste dans sa thèse. Pour dégager l’importance de la thèse de Benveniste et notamment du chapitre intitulé «Esquisse d’une théorie de la racine», nous nous appuierons sur la notice rédigée par Charles de Lamberterie au «Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes» de Ferdinand de Saussure. 



Esquisse d’une théorie de la racine 

C’est le neuvième chapitre de la thèse de Benveniste. Dans ce chapitre, il propose des remarques analytiques sur les origines des racines indo-européennes. Une certaine quantité de vocabulaire est donnée, aussi bien en indo-européen que dans les langues qui en dérivent. Ces principales langues sont : le hittite, le sanskrit, l’iranien, l’arménien, le tokharien, le grec, le latin, le slave, le germanique, le baltique, le celtique ou encore l’avestique, le vieux perse, le lituanien, le vieux prussien, le gotique, le vieux haut allemand, le vieil islandais, le gaulois, le gallois, l’irlandais. 

A partir du vocabulaire fourni, les mots sont décrits comme composés de racines en indo-européen commun. Le but de ce chapitre est alors de dégager les règles structurales essentielles qui gouvernent le comportement des racines. Ces racines ont pu etre reconstituées avec l’aide de la méthode comparative. Elles sont de plusieurs types et sont classées par genres au début du chapitre : il s’agit de racines monosyllabiques (bher), dissyllabiques (gwey[schwa]), bilitères (do-), trilitères (per-), quadrilitères (leuk-), quinquilitères (sneigwh) mais aussi de racines à voyelle intérieure (men-), à voyelle initiale (ar-), à voyelle finale (po-) ou encore à degré long (sed-), à degré zéro (dh[schwa]k-), à diphtongue (peik-), à diphtongue longue (sreig-) ou à diphtongue brève (bheudh-). 



1) Le vocabulaire employé 

Le vocabulaire ainsi formé contient aussi bien des verbes que des noms, des adjectifs ou des expressions idiomatiques. On peut trouver les verbes suivants : etre (skr. eszi), prendre (skr. epzi), manger (skr. adanzi), boire (po-), remplir (pel-), briller (dei-), vouloir (wel-), enrouler (wel-), recevoir (dek-), accueillir (dek-), enfermer (hatk-), recouvrir (hatk-), contenir (hatk-), frapper (pel-), courir (der-), aller (gwem, gwa, gwu), nager (sna-), parler (aok-), vivre (hwes-), tisser (otum), giter ([schwa]eu-), couler ([schwa]eu-), ruisseler ([schwa]eu-), dormir (swep-), recueillir (am-), moissonner ([schwa]em-), lier (senw-), cuire (pekw-), rotir (pekw-), ensorceler (hwek-), tuer (hark-), tromper (dabh-), acheter (skr. krinati), bruire (seu-), couper (sek-), trancher (sker-), penser (smer-), tresser (spen-), vieillir (skr. jurvati), surveiller (poi-), allaiter (dhei-), sucer (dha-), bruler (skr. dunoti), affliger (skr. dunoti), suivre (sekw-), chauffer (tep-), porter (bher-), tendre (ten-), réfléchir (men-), mesurer (med-), tenir (segh-). 

En ce qui concerne les noms, on peut trouver : mort (hitt. henkan), vent (hitt. huwant), tempete (hwa-), oiseau ([schwa2]ew-), manteau (skr. atka-), armure (skr. atka-), seau (gr. ame), vase (skr. amatram), été (hitt. hamesha), éternité (av. ayu-), hommage (sep-), regard (skr. sapati), eau (gr. udor), porte (werw-), ovin (gr. pou), troupeau (gr. agele), graisse (pou), beurre (arm. kogi), soleil (saw-), incendie (davah), tourment (doman). 

Les adjectifs sont les suivants : fixe (stek-), immobile (stek-), raide (stek-), ferme (av. staxta-), aigu (kerbh-). Enfin, on peut aussi trouver quelques expressions toutes faites comme porter atteinte, manger abondamment, se couvrir d’un voile, montrer du respect, aller à sa perte. Les racines peuvent avoir une forme alternante, une forme fixe, une forme consonantique. On peut rapprocher facilement certaines racines indo-européennes des mots qui en ont découlé en latin, en allemand, en anglais ou en français : par exemple, la racine pour le verbe vouloir, [wel-], a donné «wollen» en allemand, «will» en anglais, «vouloir» en français. De meme pour la racine «oiseau», [schwa-ew-], elle a donné [avis] en latin. 



2) Les transformations phonologiques et morphologiques 

Pour prolonger le travail de Saussure dans son mémoire, Benveniste propose une théorie de la formation des voyelles par combinaison de certaines d’entre elles. Il faut savoir que dans son mémoire de 1879, Saussure développait une théorie dite des laryngales qui expliquait certains traits du vocalisme en indo-européen en formant les voyelles [e], [a], [o] d’une combinaison d’une voyelle élémentaire [e] et d’éléments appelés laryngales. 

Cette théorie a été reprise par Kurylowicz et développée ici par Benveniste de la façon suivante. Deux voyelles combinées donnent une nouvelle voyelle, tantot longue, tantot brève. Plus particulièrement, c’est une voyelle combinée à un certain type de «schwa» qui donne une voyelle. Les transformations phonologiques décrites sont notamment l’apophonie (changement de timbre d’une voyelle) et l’amuissement (atténuation ou disparition d’un phonème). On part des voyelles de départ [e], [a], [o] dont on sait qu’elles forment le triangle vocalique de base et les combinaisons sont alors les suivantes :

(1) [schwa] 1 + [e] = [e], [schwa] 2 + [e] = [a], [schwa] 3 + [e] = [o] 
[e] + [schwa] 1 = [e] long, [e] + [schwa] 2 = [a] long, [e] + [schwa] 3 = [o] long 

L’auteur décrit ensuite certaines transformations morphologiques subies par les racines pour donner des mots ou d’autres racines dans les langues dérivées, en particulier le hittite. Voici lesquelles : 

(2)[schwa1]es>eszi>il est 
[schwa1]s-onti>as-anzi>ils sont                                                                   [schwa1]ep>epzi>il prend                                                                            [schwa1]p>apanzi>ils prennent                                                                    [schwa1]ed>ed->manger 
[schwa1]d> adanzi> ils mangent
[schwa1]dsk>adsk> manger abondamment 

Résolution des initiales et finales vocaliques : 
(3)ed>[schwa1]ed>sed                    
    eg>[schwa2]eg>teg
    okw>[schwa3]ekw>sekw
    dhe>dhe[schwa1]>dher
    bha>bhe[schwa2]>bher
 po>pe[schwa]>pet

On remarque que ces transformations font varier la racine et y ajoutent un préfixe ou un suffixe qui correspondent en général à une personne dans la langue dérivée.

A ce titre, on peut se reporter à la notice déjà citée de Charles de Lamberterie sur le mémoire de Saussure car il décrit ce qui fait l’originalité et le caractère novateur de ce mémoire en comparant en particulier le travail de Saussure et celui de Benveniste dans ses Problèmes de linguistique générale. 

Il mentionne l’importance accordée par Saussure au phonème [A] dans les langues indo-européennes, la pluralité des [a] dans la langue mère, ainsi que l’existence des deux [o] gréco-italiques, la distinction des timbres [e], [o], [a], le degré vocalique de la racine, la notion de coefficient sonantique développée par l’auteur du Cours de linguistique générale, une étude des voyelles et des consonnes nasales, la loi des palatales, celle de Brugmann (o>a-, e>a) et beaucoup d’autres thèmes qui font que le travail de Saussure et celui de Benveniste se complètent. 

Selon Benveniste qui décrit le travail de Saussure en 1964, «la théorie des alternances est la base de la méthode». Les alternances étudiées par Saussure et reprises par Benveniste sont du type suivant : 

(4) bha- / bha, ey / i, phami / phamen, eimi / imen,
bha / bheA, bha / bhA, pa-s / peas, sani / sa-, senA / snA; 

Les exemples utilisés ici sont tirés du sanskrit et du hittite. Dans sa théorie de la racine, Benveniste distingue deux formes caractéristiques de racines indo-européennes qu’il appelle d’une part thème I qui consiste en l’état «racine pleine et tonique + suffixe zéro» et d’autre part thème II qui consiste en l’état «racine zéro + suffixe plein et tonique». 

Une racine donne deux thèmes différents, les deux thèmes se déclinent ensuite en mots dérivés par mutation consonantique. Pour passer du thème I au thème II, une consonne se déplace et se transforme en général en une autre consonne ou bien se conserve et une semi-voyelle devient une voyelle (/w/ > /u/) avec éventuellement la disparition d’un [schwa] comme dans (gwey[schwa] > gwye). Cependant, en général, les [schwa] sont conservés       

(5) 
I werg II wreg 
I derk II drek 
I perk II prek 
I pel[schwa1] II ple[schwa1]
I deiw II dyeu
I pelk II plek
I [schwa]enk II [schwa]nek
I [schwa2]enk II [schwa2]nek
I wel[schwa1] II wle[schwa1]
I [schwa]eukw II [schwa]wekw
I [schwa]edk II [schwa]dek
I derw II dreu
I derm II drem
I der[schwa2] II dre[schwa2]
I [schwa]egwm II [schwa]gwem 

L’auteur classe alors les racines dans des tableaux à doubles, triples ou quadruples entrées et il indique ensuite les formes verbales ou nominales qui en découlent dans les autres langues comme en particulier le sanskrit. Chaque mot dans une langue donnée trouve donc sa racine correspondante en indo-européen commun, qu’elle fasse partie du thème I ou bien du thème II. Certains mots sont issus du thème I mais d’autres du thème II et apparemment d’autres découlent au fur et à mesure des deux thèmes à la fois. L’histoire d’un mot verbal ou nominal dans une langue donnée dépend donc de la racine ou des racines dont il est issu. 



3) Description des tableaux 

Les tableaux présentés par l’auteur dans ce chapitre sont au nombre de trois et décrivent la transformation des racines à partir des thèmes I et II pour donner des mots dans les langues dérivées, dont principalement le grec, le latin, le sanskrit. Les racines incluent parfois des [schwa] mais pas systématiquement. Si c’est le cas, c’est le [schwa] utilisé habituellement ou bien ceux notés de 1 à 3 qui correspondent en fait aux laryngales utilisées et décrites par Saussure dans son mémoire. Cependant, dans les langues dérivées, les mots n’incluent plus ces éléments. Selon les thèmes utilisés, les mots dérivés ne sont pas de la meme nature. Dans le premier tableau, chaque thème crée un ensemble de mots dérivés particulier. 

Selon l’auteur, il y a deux types de racines, les racines à suffixe et les racines à élargissement. La distinction se fait par le fait que le suffixe est une forme alternante qui peut prendre les valeurs –et/-t, -en/-n, -ek/-k par exemple alors que l’élargissement est une forme fixe et consonantique de type t, n, k, etc. On peut avoir une alternance suffixale comme pour w/eu, k/ek, g/eg, etc. Toute racine est alors susceptible de suffixation. On peut avoir un suffixe ou un élargissement mais pas deux suffixes ni un suffixe et deux élargissements.

Pour le thème I, il n’y a pas d’élargissement possible mais pour le thème II, l’élargissement devient possible. L’importance du degré vocalique ainsi que du timbre et du ton est notée. Les racines quadrilitères sont des racines trilitères à suffixe de thème II. Les affixes peuvent etre gutturales, dentales, labio-vélaires ou sonantes. Le présent à infixe donne racine zéro + n + suffixe plein + désinence. Les racines à initiale s + consonne sont quant à elles des schèmes quadrilitères ou quinquilitères. Enfin, certaines règles sont données :



1)  Le degré zéro du thème verbal correspond à l’addition d’un double élargissement.   

2)  L’addition de plus d’un élargissement à un thème verbal correspond à une formation nominale.

3)  Les radicaux à double degré zéro correspondent à deux élargissements ou plus ou bien à des formes nominales. 



Dans le deuxième tableau, cependant la différence est que chaque racine contient ici l’un des éléments décrits précédemment et une autre différence importante est la suivante : les mots dérivés eux-memes sont de nouveau dérivés pour donner d’autres mots dans une autre langue, parfois contemporaine à la première, parfois plus récente. Parfois, ce n’est pas un mot qui est décrit dans une langue dérivée mais de nouveau une racine, comme en particulier dans le deuxième tableau. Le troisième tableau utilise encore les thèmes I et II mais donne un role particulier à l’avestique, une langue indienne dont Benveniste était un spécialiste. Il s’agit ici tout spécialement de formes verbales de l’avestique. Il écrit d’ailleurs un livre sur le sujet à la meme période que celle de la publication de sa thèse en 1935. 

Certains mots sont intéressants du fait qu’ils ont donné par la suite des mots qui peuvent nous etre familiers en français ou dans d’autres langues proches de nous : par exemple, la racine [sneu] a donné en grec «neuron» dont découle manifestement le mot «neurone» en français. De meme pour le mot «planus» en latin qui découle de la racine [ple] et qui a donné en français les mots «plan», «planer»,… On retrouve la racine [pter] et le mot grec «pteron» dans le mot français «ptérodactyle» qui décrit un animal qui a des doigts au bout des ailes. Cependant, de manière générale, le mot proche de nous est plus facile à reconnaitre dans les mots grec ou latin que dans la racine indo-européenne car les changements à partir de la racine sont importants.                                        



Tableau 1 :
                                      
THEME I

THEME II


Werg
gr. wergon
wreg
gr. rekso

Perk
lit. Persu
prek
lat. prec-

Serw
lat. seru
sreu
skr. srav-

Senw
vha. Senawa
sneu
gr. neuron

Term
gr. terma
trem
v.isl. promr

ter [schwa1]
gr. teretron
tre [schwa1]
gr. treso

ter [schwa2]
hitt. tarh-
tre [schwa2]
lat. -trare, trans

pel [schwa2]
hitt. palh-
ple [schwa2]
lat. planus

gen [schwa1]
gr. gene
gne [schwa1]
gr. gne-

gen [schwa3]
lit. Zenklas
gne [schwa3]
v.sl. znati

Terw
skr. taruta-
treu
got. Priutan

Gwerbh
skr. garbhah
gwrebh
gr. brephos

Wers
skr. varsa
wres
v.irl. frass

[schwa2] erk
hitt. hark
[schwa2] rek
lit. rak-

[schwa2]erg
hitt. hark
[schwa2] reg
skr. rajatam

[schwa] eud
av. aoda
[schwa] wed
arm. get

[schwa] enbh
skr. ambha-
[schwa] nebh
gr. nephos

Petr
skr. patra-
pter-
gr. pteron

















Après les tableaux à entrées multiples, les déductions sont résumées analytiquement dans des règles caractéristiques des différentes racines. On trouve d’abord un ensemble de cinq règles fondamentales puis un autre ensemble de six autres règles fondamentales. Ces deux groupes de règles représentent les conclusions de ce travail sur la théorie de la racine en indo-européen. On va donc les décrire un peu plus en détail pour essayer de comprendre leur importance.


  
THEME I

THEME II


[schwa1] enw
arm. inn
[schwa1] neu
gr. ennewa
skr. nava
[schwa1] enk
gr. ogkos
[schwa1] nek
gr. enek

[schwa2] eug
lat. aug-
[schwa2] weg
gr. awekso
skr. vaks-
[schwa2] elg
gr. algos
[schwa2] leg
gr. alego
v.isl. lakr
[schwa2] elk
gr. alk
[schwa2] lek
gr. alekso
skr. raks
[schwa2] erg
gr. orguia
[schwa3] reg
gr. orego
lat. reg-
[schwa3] elk
gr. olk
[schwa3] lek
gr. oleko

[schwa3] eny

[schwa3] nei
gr. oneidos
arm. anicanem

Tableau 2 


                                                                                                                            
THEME I
THEME II
PRESENT A INFIXE
AVESTIQUE
Werw
Wreu
wrneu
Vrnoti
Kerw
Kreu
krneu
Krnoti
Gweiw
Gwyeu
gwineu
Jinoti
[schwa1] erw
[schwa1] reu
[schwa1] rneu
Rnoti
[schwa2] eiw
[schwa2] yeu
[schwa2] ineu
Inoti
gen [schwa1]
gne [schwa1]
gnne [schwa1]
Janati
pel [schwa1]
ple [schwa1]
plne [schwa1]
Prnati
peu [schwa1]
pwe [schwa1]
pune [schwa1]
Punati
[schwa1] eubh
[schwa1] webh
[schwa1] unebh
Unapti
Peis
Pyes
pines
Pinasti
Yeug
Yweg
yuneg
Yunakti
Bheng
Bhneg
bhnneg
bhanakti
[schwa3] erg
[schwa3] reg
[schwa3] rneg
Rnakti
[schwa1] engw
[schwa1] negw
[schwa1] nnegw
Anakti
Leikw
Lyekw
linekw
Rinakti
Bheid
Bhyed
bhined
Bhinatti
[schwa1] eud
[schwa1] wed
[schwa1] uned
Unatti
Weid
Wyed
wined
Vinasti

Tableau 3



4) Description des règles 

Les règles décrites par Benveniste à propos des racines sont les suivantes :
(1) La racine indo-européenne est monosyllabique, trilitère, composée de la voyelle fondamentale [e] entre deux consonnes différentes. 
(2) Dans ce schème constant : consonne + [e] + consonne, les consonnes peuvent etre de n’importe quel ordre pourvu qu’elles soient différentes ; seule est exclue la coexistence d’une sourde et d’une sonore aspirée. 
(3) La racine fournit avec un suffixe deux thèmes alternants : I racine pleine et tonique + suffixe zéro ; II racine zéro + suffixe plein et tonique. 
(4) Au suffixe peut se joindre un seul élargissement, soit ajouté après le suffixe du thème I, soit inséré entre l’élément radical et le suffixe du thème II (infixation). 
(5) L’addition supplémentaire d’un élargissement ou d’un suffixe à un thème déjà suffixé et élargi constitue une base exclusivement nominale. 

Ces règles indiquent bien les possibilités qu’ont les consonnes et les voyelles de se combiner entre elles pour donner des racines valables ainsi que les deux types de thèmes dérivés. On reconnait bien les caractéristiques des racines qui doivent etre monosyllabiques, trilitères comme l’auteur le note dans l’introduction de la théorie et l’alternance consonne-voyelle-consonne qui peut éventuellement changer d’ordre si on passe aux thèmes déjà cités. De plus, la règle indique qu’on ne peut avoir une sourde et une sonore en meme temps. La notion d’élargissement est reprise mais a déjà été étudiée dans la théorie et on décrit ici dans les deux dernières règles les possibilités de la présence ou non d’élargissements au sein des racines. A partir de ces cinq règles essentielles, l’auteur en déduit une autre série de règles, qui sont en fait des remarques qui en découlent : 

(1) Les désinences verbales ne comptent aucun élément qui ne soit représenté parmi les suffixes. 
(2) La relation formelle entre le participe présent et la troisième personne du pluriel, entre les neutres en –r et la forme impersonnelle en –r, a été reconnue depuis longtemps, ainsi que la similitude entre l’impératif et le vocatif.
(3) L’alternance des désinences reproduit celle des suffixes entre les thèmes verbaux I et II. 
(4) La première personne du pluriel primaire active en grec coincide sous tous les rapports avec un neutre comme le montrent les prototypes qui ont meme vocalisme radical, meme degré du suffixe, meme finale, meme place du ton. 
(5) L’élément [dh] qui entre dans les désinences médio-passives au pluriel s’identifie au suffixe [dh]. 
(6) Le [w] du parfait se présente comme un élargissement du thème II ; ce sont les désinences et, en sanskrit, le redoublement qui orientent la forme verbalement. 

Ces dernières remarques constituent des règles plus fines que dans la première série.     On ne doit pas s’étonner de la similarité évoquée entre l’impératif et le vocatif puisque le vocatif est le cas utilisé pour les apostrophes et que l’impératif en est une aussi en un sens. Ces règles sont plus précises puisqu’elles avancent des détails concernant les mots dérivés des racines dans les langues comme le grec (règle 4) ou le sanskrit (règle 6). 



5) Importance de la théorie de la racine 

La théorie de la racine indo-européenne est la clé de voute de la thèse de Benveniste sur les origines de la formation des noms. Ce chapitre est parfaitement structuré et possède sa logique propre. Il permet de mieux comprendre comment fonctionnent les racines et leur lien immédiat avec les mots dérivés est décrit de façon quasiment algébrique. Les grands groupes de racines et de mots sont classés et décrits puis des règles structurales essentielles concernant leur comportement sont dégagées. 

La précision du travail de l’auteur est de ce point de vue remarquable. Il s’agit d’un essai de morphologie et de lexicologie indispensable pour bien comprendre comment fonctionne ce domaine de la grammaire comparée. Le vocabulaire est riche et varié et les exemples nombreux. Au bout d’une ou deux lectures, on saisit la rigueur avec laquelle les racines sont liées entre elles et se transforment pour donner un lexique immense dans un grand nombre de langues. L’intérêt est aussi porté sur les rapports qu’on peut établir entre les différentes langues indo-européennes, disparues ou actuelles. Cela pose des questions importantes de linguistique comparée. Cela constitue une conclusion brillante à tout le travail effectué dans l’ouvrage pour décrire comment s’articulent entre elles les différentes langues étudiées. 

Il s’agit aussi d’une suite importante au travail de Saussure dans son mémoire sur le système primitif des voyelles : Saussure étudiait le comportement phonologique des langues indo-européennes, Benveniste poursuit son travail en décrivant leur comportement morphologique et lexical. C’est bien ce qu’indique Charles de Lamberterie dans sa notice descriptive du mémoire de Saussure. Ce sont les acquis de Saussure et de Benveniste sur lesquels vont se reposer les linguistes du 20ème siècle qui vont continuer à développer les études indo-européennes et la grammaire comparée. 

C’est aussi sur les bases de sa thèse que Benveniste va construire son œuvre dans le domaine de la linguistique générale. En particulier, quelques années plus tard, il écrit un petit livre dont le titre est «Noms d’agent et noms d’action en indo-européen» et qui fait suite à sa thèse. Ce livre est considéré par certains auteurs comme «le plus beau livre de grammaire comparée qu’on ait écrit au 20ème siècle, le chef-d’œuvre, la cime du structuralisme européen.



Conclusion 

Ce sont donc les travaux précurseurs de linguistes comme Saussure, Meillet ou Benveniste qui vont lancer l’intérêt en sciences humaines pour le structuralisme dans la seconde moitié du 20ème siècle, en commençant par Lévi-Strauss en anthropologie mais aussi dans les champs les plus divers comme la littérature, la poésie, la philosophie, la psychanalyse. Benveniste était un connaisseur des théories psychanalytiques et un lecteur de Freud, qu’il a critiqué entre autres dans «Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne», article qui fait partie du premier tome des Problèmes de linguistique générale. 

La carrière d’Emile Benveniste est donc exemplaire et représente celle d’un grand linguiste du 20ème siècle, qui a pu échanger avec ses pairs mais aussi avec de nombreux spécialistes d’autres disciplines. Il a beaucoup voyagé autour du globe pour étudier des langues pas encore décrites jusqu’ici et son travail théorique est très conséquent puisqu’il a contribué à développer la linguistique générale et à poser les bases des études de sémantique et de sémiotique. Dans le domaine de la poésie, il a travaillé sur Baudelaire ; dans celui de la philosophie, on peut citer son article «Catégories de pensée et catégories de langue» qui s’inspire de l’œuvre d’Aristote. Il a aussi beaucoup échangé avec les théoriciens de la psychanalyse puis s’en est détaché par la suite. 

De nombreux auteurs ont souligné et soulignent encore la profondeur de la pensée de Benveniste qui reste un auteur très actuel et à redécouvrir. Une table ronde a d’ailleurs eu lieu récemment autour de la sortie de ses cours au Collège de France aux éditions de l’EHESS, au cours de laquelle de nombreux linguistes, historiens, philosophes et autres spécialistes étaient présents.

Paul-Eric Langevin 



Bibliographie d’Emile Benveniste 

-Sutra des causes et des effets (1926)
-Essai de grammaire sogdienne (1929)
-Origines de la formation des noms en indo-européen (1935)
-Les infinitifs avestiques (1935)
-Les mages dans l’ancien Iran (1938) 
-Noms d’agent et noms d’action en indo-européen (1948) 
-Etudes sur la langue ossète (1959) 
-Hittite et indo-européen (1962) 
-Titres et noms propres en iranien ancien (1966) 
-Le vocabulaire des institutions indo-européennes (1969) (en 2 volumes) 
-Problèmes de linguistique générale (1974) (en 2 volumes) 
-Dernières leçons au Collège de France (2012) 



Bibliographie indicative sur Emile Benveniste 

Serbat, Guy, Emile Benveniste aujourd'hui, 1983 
Dessons, Gérard, Émile Benveniste, l'invention du discours, 1993 
Arrivé, Michel, Émile Benveniste, vingt ans après, 1995 
Martin, Serge, Émile Benveniste pour vivre langage, 2009 
Fenoglio, Irène, Conceptualisation et textualisation chez Emile Benveniste, 2009 Laplantine, Chloé, Emile Benveniste, l’inconscient et le poème, 2011 
Malamoud, Charles, L’œuvre d’Emile Benveniste, article, 1971 
Adam, Jean-Michel, Les problèmes de linguistique générale II, article, 1976 Lamberterie, Charles de, L’apport d’Emile Benveniste, article, 1995 
Mosès, Stéphane, Emile Benveniste et la linguistique du dialogue, article, 2001 Paugam, Guillaume, Benveniste, le «je» et la langue, article, 2008 



Bibliographie indicative sur les études indo-européennes 

Schleicher, August, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 1862 
Bopp, Franz, Grammaire comparée des langues indo-européennes, 1866 
Saussure, Ferdinand de, Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, 1879 
Meillet, Antoine, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, 1903 
Kurylowicz, Jerzy, Etudes indo-européennes, 1935 
Delamarre, Xavier, Le vocabulaire indo-européen, lexique étymologique thématique, 1984 
Renfrew, Colin, L’énigme indo-européenne, archéologie et langage, 1995 
Sergent, Bernard, Les indo-européens, histoire, langues, mythes, 1996       

Emile Benveniste

samedi 2 juin 2012

"Les inversions du sujet", de Claude Muller, par Paul-Eric Langevin (2012)

Paul-Eric Langevin 

Syntaxe 

Alain Rouveret



"Les inversions du sujet"

Commentaire de l’article de Claude Muller



Claude Muller, linguiste à l’université Bordeaux 3, aborde dans son article «Les inversions du sujet et la structure de la proposition en français» la question de l’organisation séquentielle des syntagmes. En particulier, il traite de la typologie des langues SVO, des langues de type V2, d’un point de vue diachronique au départ puis essentiellement d’un point de vue synchronique en prenant l’exemple du français, de l’allemand et de l’ancien français.

La typologie des langues a été introduite par plusieurs linguistes, en particulier Joseph Greenberg dans les années soixante. Il y a plusieurs genres de typologies mais celle abordée ici traite de l’ordre des fonctions syntaxiques : SVO, VSO, SOV, OSV, VOS, OVS. Nous nous intéresserons à celle du français moderne et des langues romanes qui est SVO, c’est-à-dire Sujet-Verbe-Objet. Une langue V2 est une langue à verbe second, c’est-à-dire une langue dont les propositions principales ont toujours un verbe comme deuxième constituant. Le français serait passé d’une langue V2 à une langue de type SVO. Une comparaison est faite entre l’ordre des syntagmes dans les principales et l’ordre des syntagmes dans les subordonnées, entre l’ordre optimal et l’ordre produit. L’importance des constructions à inversion, et en particulier des inversions clitiques, est soulignée. Les notions de topique et de focus sont mises en évidence. Dans une construction à inversion du sujet, le sujet est alors en position de focus. Le topique utilisé par les anglo-saxons correspond au thème en français et désigne l’élément de l’énoncé qui est réputé connu par les  participants à la communication. Le focus utilisé de même par les anglo-saxons correspond ainsi au rhème en français, c’est-à-dire un élément nouveau introduit dans l’énoncé. 

-Dans l’armoire, les chaussures étaient rangées. 
-Dans l’armoire étaient rangées les chaussures. 
-Dans l’armoire étaient-elles rangées. 
-Dans l’armoire, les chaussures étaient-elles rangées ?

Importance des phrases sans verbe dans certains contextes. Le verbe est le lien entre le thème et le rhème, appelés aussi bien en sémantique le sujet et le prédicat. Le prédicat porte l’information verbale ou le commentaire à propos du sujet. Dans certaines constructions, le verbe se retrouve en position finale.

–Dans l’armoire se trouvaient les chaussures. 
(*) Dans l’armoire, les chaussures se trouvaient. 
-Dans ce bureau travaillent 4 personnes. 
-Dans ce bureau, 4 personnes travaillent.
-Obéis, dit-il ; obéis, dit Jean.
-Que fait-il ? Que fait Jean ? 
-Que dit-il ? Que dit Luc ? 
-Bonjour, dit-il ; Bonjour, dit Luc.                                                                                 

Dans les inversions, le verbe n’a pas forcément le même rôle. Possibilité ou non de la négation. Le groupe verbal sert de lien entre le topique initial et le focus. Types d’inversion : selon les périodes en diachronie, les constructions à inversion ou les cliticisations sont plus ou moins utilisées en français.

-Que sont mi ami devenu ? 
-Que sont devenus mes amis ? 
-Que sont-ils devenus ? 

On distingue l’inversion clitique et l’inversion nominale. Ces deux types d’inversion se sont différenciés. La notion de déclencheur est ici très importante. Il s’agit du topique initial de la phrase. Cette notion de déclencheur est aussi utilisée en algorithmique. La notion de poids syntaxique a été introduite par Abeillé et Godard. Le classement se fait selon le poids : légèreté et lourdeur. Le poids syntaxique détermine la position des mots dans la phrase. L’inversion clitique est divisée en deux catégories : l’inversion complexe (inversion due aux incises) et l’inversion après «que» interrogatif. On étudie alors une véritable topologie de l’inversion.

Déclencheur+groupe verbal+sujet nominal+reste du syntagme verbal                           

Le groupe verbal est obtenu par pied-piping dans un formalisme transformationnel. Ce nom vient de la fable du joueur de flûte de Hamelin, en anglais «the pied-piper of Hamelin». Dans l’analyse transformationnelle, le mot interrogatif se déplace au début de la phrase en emportant avec lui certains éléments, tout comme le joueur de flûte faisait se déplacer les rats. Les éléments placés avant le sujet sont désignés sous le nom d’unité prédicative minimale. Le verbe est placé au centre dans la plupart des descriptions.

Déclencheur+verbe+sujet nominal+structure canonique 

Dans certains cas, on parle de structure disloquée. La notion d’inversion du sujet nominal met en relation la structure à sujet postposé et la structure à sujet antéposé.                                                                                                           

Inversion : déclencheur-groupe verbal-sujet-reste du syntagme verbal
Ordre canonique : déclencheur-sujet-syntagme verbal 

-A mes neveux, je lègue ma collection de timbres.                                                   

Place de l’inversion clitique : on parle de contraintes communicatives. L’inversion clitique en subordonnée reste minoritaire. En diachronie, on parle d’extraposition pour le sujet. L’inversion clitique est une opération morphologique plus que syntaxique. Les notions de classe TVS et de système TVS sont abordées. Nous n’avons pas trouvé à quoi ces termes font référence.

Déclencheur-sujet nominal-verbe-il-reste du syntagme verbal 

-Quand Paul est-il venu ? 
-Peut-être Paul est-il venu.
-Aussi a-t-il accepté de venir.
-Du moins a-t-il accepté de venir.
-Venait-il ? ; Venait-il que tout le monde se sauvait. 

Il y a deux types de déclencheurs. L’inversion est de type locatif ou temporel. Le verbe correspond à une copule. On aborde la notion de dépendance immédiate dans l’inversion clitique, ainsi que l’incomplétude énonciative du verbe et du traitement syntaxique du sujet nominal postposé. Un objet direct peut être commun à deux relatives coordonnées. 

-Les hommes qui remplissent et ceux qui vident les verres sont différents. 
-C’est ce que dit que fait Mimi quand elle a des visites.                                              

L’auteur cite John Palsgrave, auteur de «l’éclaircissement de la langue française» (1530), considérée comme la première grammaire du français. Elle s’adressait à des anglais qui voulaient apprendre le français. 

-Le roy où s’en va-t-il ? 
-Charles où est-il ? 
-Ma robe est-elle nette, mon cheval l’avez-vous sellé ?

L’auteur fait de plus une recherche sur Frantext des occurrences de la suite « que peut-être» et trouve 879 occurrences dont 56 sont des cas d’inversions clitiques.

-Peut-être est-il venu.
-Peut-être, il est venu.
-Peut-être Luc est-il venu. 
 -Luc est-il venu ? Peut-être. 
(*) Peut-être qu’est-il venu. 
-Il a tellement envie de venir que peut-être viendra-t-il quand même nous voir.
–Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes que peut-être serai-je un exemple contraire. 

On prend aussi en considération l’antéposition courte morphologique du verbe. La conjonction «que» joue un rôle dans l’attachement du mot verbal au déclencheur, le complémenteur étant en position C. Le «il» impersonnel est en position de clitique sujet ; on prend aussi en compte le principe de suppression de la redondance. L’énonciation est modulée par le déclencheur.

-Qu’a demandé Luc à sa petite amie ? 
-Luc a demandé quoi à sa petite amie ? 
-Qu’a voulu acheter Luc à Marie ? 
-Qu’a prétendu vouloir faire admettre Luc à Marie ? 
-A quelle heure ferment les magasins en France ? 

L’auteur cite les grammairiens Damourette et Pichon, auteurs d’une importante grammaire du français au vingtième siècle. On fait une distinction topologique du verbe des constructions à sujet nominal postposé et du verbe des inversions clitiques. Il faut distinguer le pronom «que» de la conjonction «que».

–Ce que soudain sans hésiter dit Jean. 
-Que dit vouloir faire Jean ?
-Ce que dit vouloir faire Jean… 
(*)Que soudain sans hésiter dit Jean ? 

L’ancien français est une langue à structure V2, l’auteur se référant pour les études en diachronie au travail de Christiane Marchello-Nizia. La syntaxe des structures à sujets postposés est étudiée, ainsi que la structure complémentaire du groupe verbal antéposé. La phrase canonique est en général de type SVO en français moderne. D’autres linguistes sont cités : Maurice Gross, Zelig Harris, Kayne et Pollock…

Comme l’auteur commence à le faire dans un exemple, on peut reprendre les exemples utilisés dans l’article pour en faire une analyse chomskyenne de ce type : 

-[C’est ce que [ GV dit [ que fait (-)]] Mimi… ] 
-[SP Dans l’armoire, [SN les chaussures] [GV étaient rangées]]
-[SP Dans l’armoire [GV étaient rangées] [SN les chaussures.]]
-[SP Dans l’armoire [GV étaient-[SN elles] rangées.]]
-[SP Dans l’armoire, [SN les chaussures] [GV étaient-elles rangées ?]] 
-[SP Dans l’armoire [GV se trouvaient] [SN les chaussures.]] 
-[SP Dans ce bureau [GV travaillent] [SN 4 personnes.]] 
-[SP Dans ce bureau, [SN 4 personnes] [GV travaillent.]] 
-[SP A mes neveux, [SN je] [GV lègue ma collection de timbres.]] 
-[GV Venait]-[SN il] [C que [SN tout le monde] [GV se sauvait.]] 
-[SN Les hommes [C qui [GV remplissent]]] et [Clitique ceux [C qui [GV vident les verres]]] [GV sont différents.]
-[SN Il] [GV a tellement envie [SP de venir]] [C que [GV peut-être viendra-t-[SN il] quand même nous voir.]]] 
- [SN Tant de filles honnêtes] [GV sont devenues de malhonnêtes femmes] [C que [GV peut-être serai-[SN je] un exemple contraire.]]
-[C Qu’ [GV a prétendu [V vouloir [V faire [V admettre]]]] [SN Luc] [SP à Marie] ?
-[SP A quelle heure] [GV ferment] [SN les magasins] [SP en France] ? 



Bibliographie : 

- John Palsgrave, l’éclaircissement de la langue française, 1530 

- Damourette et Pichon, Essai de grammaire de la langue française, 1911,1940

- Abeillé et Godard, Le poids des mots : la place de l’adjectif épithète, 1999 

-Christiane Marchello-Nizia, Le français en diachronie : 12 siècles d’évolution, 1999    

lundi 21 mai 2012

"Le langage et son utilisation par l'enfant", par Paul-Eric Langevin (2012)

Paul-Eric Langevin 

Psycholinguistique



Le langage et son utilisation par l’enfant 



Lors du cours de psycholinguistique, nous avons étudié l’interprétation du développement de l’enfant en termes de stades chez Jean Piaget ainsi que chez Henri Wallon. D’autre part, nous avons travaillé sur les différentes structures mises en place lors du développement. Nous avons vu notamment les structures suivantes : mise en place de la réalité, mise en place du symbole, construction de l’espace psychique, construction de l’espace cognitif, construction de l’espace du raisonnement, construction de la représentation, construction de la réalité symbolique, lien entre réalité et représentation, stabilité du monde et de la réalité grâce à l’objet permanent, permanence induite sur le terrain du langage, structuration du langage en rapport avec la construction cognitive et apparition des formes linguistiques simples puis complexes. 

On peut distinguer successivement l’apparition des babillages puis celle des mots simples, des syntagmes, des phrases simples et des phrases complexes. Dans cette évolution, le rôle de l’entourage, celui des parents puis des grands-parents, celui des frères et sœurs puis des autres enfants est essentiel. Les relations interpersonnelles apparaissent au fur et à mesure de la découverte du langage. Le jeu puis le jeu symbolique, qui précèdent le langage, jouent aussi un rôle important. L’enfant construit des situations mises en scène par le langage par l’intermédiaire du jeu. On peut rappeler la distinction que fait Piaget entre langage égocentrique et langage socialisé. L’enfant utilise le langage dans le jeu lorsqu’il joue seul puis lorsqu’il joue avec les autres enfants. Quelques temps après l’apparition des premiers mots et lorsque la mémoire commence à se développer se produit ce qu’on appelle une explosion lexicale. Un grand nombre de mots commence à être utilisé. Le rôle du langage de la mère est important à ce moment-là. Celle-ci utilise l’attention conjointe, ce qui signifie que l’attention de l’enfant et celle de l’adulte se mettent en relation. Les parents utilisent des signes mais aussi des injonctions et des ordres. Pour la mise en place de la grammaire de la langue maternelle, on peut renvoyer aux travaux de Noam Chomsky sur l’acquisition du langage. Le langage évolue ainsi à partir de l’âge de 2 ans jusqu’à l’élaboration d’un langage complexe à l’âge adulte. Il est important de considérer pour cela les échanges langagiers dans la famille puis à l’école maternelle et à l’école primaire, ainsi que le rôle des instituteurs. La pensée musicale ainsi que la pensée mathématique précèdent le langage chez l’enfant. Cette dernière évolue avec la conception de l’espace, celle du temps, des objets, de la réalité matérielle et la mise en place de ce que Piaget appelle les pseudo-concepts et les préconcepts.

L’élaboration pré-linguistique des structures de la personnalité se fait par phases successives et continues, au cours desquelles on peut repérer des changements essentiels qui apparaissent petit à petit, comme on l’a décrit dans l’introduction. La capacité linguistique se met en place au fur et à mesure après le passage par tous ces grands stades. On peut mettre en parallèle le langage du primitif étudié par les ethnologues avec le langage de l’enfant, notamment en ce qui concerne la pensée magique et la difficulté à concevoir la notion de hasard et la contingence. On peut aussi comparer le langage égocentrique mis en évidence par Piaget avec la pensée magique de l’enfant, qui centre sa conception du monde sur lui-même. Effectivement, dans son entourage familial, l’enfant commence par être le centre de son petit monde. Au fur et à mesure de son développement, il relativise sa place au sein de la famille puis au sein de la société, ainsi que la place de ses parents et celle des autres adultes auxquels il s’est attaché. 

Sur le plan du langage, il en est de même car la réflexion intellectuelle se structure en parallèle avec les capacités langagières. L’enfant commence par parler de lui à la troisième personne puis il utilise «moi», «moi, je» et enfin «je». Petit à petit se mettent en place les rapports interindividuels par la médiation du langage. L’échange langagier commence par des mots et des phrases simples, concernant d’abord la réalité concrète. Le discours peut passer ensuite entre l’enfant et l’adulte du plan de la réalité concrète au plan abstrait. La réalité concrète signifie aussi la réalité immédiate. La conception du passé et de l’avenir se construisent alors, en particulier en acquérant la notion de filiation. L’objet permanent permet d’évoquer par le langage des idées qui ne font plus référence à la réalité immédiate. L’enfant trouve alors sa place dans sa famille et dans son histoire grâce au langage et aux échanges langagiers. En ce qui concerne les jeux, ils sont mis en scène par l’intermédiaire du langage égocentrique quand l’enfant joue seul et par l’intermédiaire du langage socialisé quand il joue avec les autres enfants et avec les adultes.

Les relations de l’enfant avec les parents, les adultes mais aussi les autres enfants construisent sa propre personnalité. Il intègre les phrases entendues dans son entourage, ce qui construit sa mémoire langagière, qui se développe vraisemblablement à partir de la période intra-utérine. De même pour la mémoire des sons et de la musique. En ce qui concerne les langues étrangères, cela dépend principalement de l’entourage. Dans la petite enfance, il y a sélection catégorielle des phonèmes de la langue maternelle. Elle se fait au détriment des phonèmes utilisés dans les autres langues. Une langue étrangère doit être introduite le plus vite possible pour obtenir de meilleurs résultats par la suite. Actuellement, certaines sont découvertes dès l’école primaire, ce qui correspond à la période des opérations concrètes pour Piaget. A partir du début de la scolarisation, l’enfant construit son expérience en échangeant avec les autres enfants mais aussi en découvrant les activités d’éveil proposées. Le rôle des instituteurs comme substituts des parents et de la famille est très important. Ce sont les personnes qui introduisent les règles, qui donnent les permissions et les interdictions par le jeu du langage. La famille puis l’école ont un rôle primordial dans l’accès au langage et l’épanouissement par la parole.

Certains adultes ont beaucoup d’échanges langagiers avec l’enfant, d’autres moins. Selon les cas peuvent se mettre en place des relations plus ou moins fusionnelles. S’il y a peu d’échanges langagiers, les relations sont plus fusionnelles ; s’il y a beaucoup d’échanges langagiers, cela permet au sens de se mettre en place. Les discussions sur les expériences vécues permettent de prendre du recul par rapport à la réalité extérieure. De même pour la découverte de la mort par l’enfant : elle se déroule à l’âge de 5 ou 6 ans. Avant, il n’y a pas de conception de la mort dans la plupart des cas. Cette notion doit aussi être mise en mots.

Il y a aussi une importance des signes non linguistiques et de la communication non verbale entre l’enfant et son entourage, ainsi que du rôle des frères et sœurs et de l’échange avec eux. Les émotions s’expriment d’abord par des pleurs puis par des babillages, des rires et par la suite par des mots et des phrases. Les babillages commencent très tôt et représentent un langage à eux seuls. Il serait intéressant de travailler dessus et de les analyser. L’enfant commence à tenter de reproduire des phonèmes ou du moins s’habitue à son système phonatoire qu’il ne sait pas encore bien utiliser. Ensuite viennent les premiers mots, utilisés dans le contexte familial et souvent en rapport direct avec les parents. Par la suite, à la crèche puis à la maternelle, les échanges entre enfants sont riches et développent le langage. Il apprend beaucoup de mots et commence à poser beaucoup de questions. Puis vient la période pendant laquelle l’enfant se pose la question des origines. D’où vient-il ? Il s’intéresse alors à sa famille mais aussi à la mythologie et aux dinosaures. Toutes ces questions et ces découvertes façonnent son imagination. C’est à l’école que son langage va s’épanouir car il découvre un grand nombre d’activités et de personnes. L’activité de dessin est très importante et sur certains dessins, l’enfant commence à écrire ses premières lettres puis des mots. C’est la découverte de l’écriture, qui se passe en début d’école primaire ou même parfois en fin d’école maternelle. Les lettres et les chiffres sont étudiés petit à petit. L’enfant s’exprime alors dans sa famille sur les découvertes qu’il a faites à l’école.

Ensuite on étudie l’orthographe, la grammaire, l’arithmétique. Toutes ces notions se mettent en place selon des méthodes développées par des éducateurs. Parmi les auteurs spécialistes de l’éducation nouvelle, on peut citer Freinet, Decroly, Montessori… Le rôle des relations entre enfants dans ces apprentissages est très important puisqu’ils peuvent discuter entre eux de ces découvertes et même s’aider mutuellement. Le rôle de l’instituteur est alors de commencer à transmettre des connaissances. Autant à l’école maternelle, il est encore difficile de capter l’attention des tous petits et de les faire obéir à des règles, autant en début d’école primaire, ça devient possible. C’est le début de l’âge de raison.

A l’école maternelle, il est important de laisser évoluer l’enfant parmi son nouvel entourage. Lorsqu’il a des activités épanouissantes, il parle beaucoup, qu’il soit seul ou entouré des autres enfants. C’est en le laissant agir à sa guise au milieu de ses nouveaux jeux et de ses camarades qu’on permet son épanouissement, tant au niveau de la personnalité qu’au niveau du langage. Cela permet aussi de développer l’imagination, qui est une capacité absolument essentielle. Pour cela, chaque enfant doit avoir un espace suffisant et personnel. Les enfants ne doivent pas être trop nombreux en classe sinon les échanges avec les instituteurs ne sont plus tellement possibles et il devient plus difficile de les gérer. Actuellement, il y a souvent dans une classe un petit ordinateur et ainsi les enfants découvrent dès leur plus jeune âge les nouvelles technologies à travers des jeux qui peuvent éveiller la personnalité et le langage. C’est aussi à cette période qu’on découvre l’importance des fêtes, des anniversaires et qu’on s’habitue à l’écoulement du temps. Dans la famille, on s’habitue aux règles de la socialisation : repas à des horaires fixes, sommeil... 

L’enfant commence par acquérir les phonèmes dans la petite enfance. Il entend les phrases prononcées autour de lui et commence à découper les mots en phonèmes. Ensuite il apprend à utiliser son appareil phonatoire. Les premiers mots produits ne sont pas encore bien produits. Les phonèmes et les morphèmes sont modifiés car l’enfant apprend petit à petit la prononciation. Les adultes autour de lui le corrigent. Il y a aussi des raisons mécaniques à cela : il n’est pas encore habitué à utiliser ses organes vocaux. En même temps vient le sens des mots et des phrases. Il pose beaucoup de questions et met du sens sur ce qu’il entend, ce qu’il expérimente, ce qu’il vit. La sémantique est liée notamment aux relations affectives qu’il a avec son entourage. Cela commence par les échanges autour de la nourriture. Les mots prennent un sens dans un contexte affectif précis. Cela joue aussi sur la mémoire qui se forme et crée des souvenirs prégnants liés à tel ou tel contexte affectif.

Selon que les relations avec les parents sont plus ou moins fusionnelles, l’enfant parlera plus ou moins tôt. En général, il commence à parler vers 2 ans ou 2 ans et demi. Selon les enfants, le langage qui commence à être produit l’est plus ou moins bien. Le vocabulaire et le lexique se développent au fur et à mesure des découvertes. C’est le début de l’utilisation du langage spécialisé qui sera acquis petit à petit pendant la scolarité dans les différents domaines étudiés : la grammaire, l’histoire, les sciences, les mathématiques… Chaque discipline a un lexique bien particulier et le développement de ce lexique commence dès l’école primaire. Chaque discipline a aussi une méthode de pensée bien particulière et cela permet à l’enfant de comprendre que l’on peut penser et même parler de façon très différente selon les sujets abordés. La façon de réfléchir n’est pas la même si on fait de la grammaire, de l’arithmétique, de l’histoire…

C’est aussi la période pendant laquelle l’individu a le plus de facilités et le plus de plasticité pour apprendre et pour découvrir de nombreux domaines différents ainsi que pour travailler et exercer la mémoire. C’est vrai pour les langues mais aussi pour les mathématiques, la musique… Plus on commence tôt en général et plus on peut arriver à maîtriser ces disciplines. Par exemple, il est bon de faire découvrir un instrument de musique à un enfant. C’est parfois la flûte mais ça peut être aussi le piano ou d’autres instruments. De même pour une langue étrangère. Si la famille utilise des langues différentes, c’est une richesse pour l’enfant. Cependant, tout ne doit pas être fait dans n’importe quel ordre ou sans règles, sous peine que celui-ci n’arrive plus à s’y retrouver. C’est vrai aussi pour l’arithmétique et les mathématiques, il faut que les progrès se fassent progressivement et pas trop brusquement. Il est aussi important que l’enfant ne soit pas submergé par les activités intellectuelles mais puisse aussi garder du temps pour les activités artistiques ou sportives, pour du repos et que son sommeil soit de bonne qualité. 

Les différentes disciplines qui ont un rapport direct avec le langage sont donc d’abord l’orthographe, la grammaire, la syntaxe, les langues mais aussi l’arithmétique, les mathématiques, la géométrie et les sciences ainsi que les activités artistiques comme la musique, le dessin, la peinture ou la poésie. On a aussi évoqué précédemment l’importance de la communication non verbale chez l’enfant. Celui-ci intègre consciemment ou non les signes utilisés dans sa famille, dans son entourage, à l’école. Ces signes peuvent être des signes des mains, le langage du corps mais aussi des comportements, des habitudes vestimentaires, tout ce qui fera par la suite le style de la personnalité de l’enfant. Tout ce langage sémiotique l’intègre dans sa famille puis à l’école et par la suite dans la société. 

L’utilisation de la langue maternelle est acquise grâce à la mère mais le discours de l’enfant va se structurer grâce en particulier au discours du père. L’imitation étudiée par Piaget et Wallon ainsi que par d’autres psychologues, joue ici un rôle essentiel. L’enfant progresse par projections et par identifications selon les psychologues. L’important est alors que celui-ci puis l’adolescent et plus tard l’adulte construise son discours d’abord par imitation du discours du père mais ensuite en utilisant sa propre imagination et en développant sa propre personnalité fondée sur des modèles et qui doit devenir ensuite pleinement originale. Si le langage ne fait qu’imiter les modèles, on n’obtient qu’une pâle copie du discours du modèle et non un individu à part entière. C’est donc par un constant va-et-vient entre la pensée des modèles et la pensée personnelle que se forgent une personnalité et un discours uniques. 

Parfois, l’acquisition du langage se passe mal, notamment dans les cas de dysfonctionnements. Les pathologies comme la dysphasie, la dyslexie, la dyscalculie, sont traitées la plupart du temps par les orthophonistes, parfois avec l’aide des psychologues. Les difficultés sont plus grandes dans les cas d’autisme infantile, sujet qui est discuté tout particulièrement à l’heure actuelle. Parfois, dans ce genre de cas, l’enfant ne peut pas développer la capacité de langage ou de façon très limitée. D’autres cas qui ne relèvent pas vraiment du même genre de difficultés sont les cas de limitations des capacités mentales comme dans l’arriération, sujet traité particulièrement par Maud Mannoni dans «L’enfant arriéré et sa mère». Dans ces conditions, l’acquisition du langage, du calcul, des connaissances pose problème assez rapidement. On peut aussi citer le cas des aphasies, non parce qu’elles concernent l’enfant en particulier mais parce que la disparition des capacités langagières s’effectue de la même façon mais en sens inverse de l’acquisition du langage par l’enfant.   Ce problème est traité par Jakobson dans «Langage enfantin et aphasie». 

L’acquisition du langage par l’enfant se fait donc progressivement  et par phases successives. La plupart du temps, elle se déroule bien, notamment lorsque l’enfant se trouve dans un contexte affectif favorable et cela lui permet par la suite de commencer à acquérir des connaissances qui vont lui servir au cours de sa vie adulte. Les capacités linguistiques et la pensée évoluent évidemment au cours de la vie, en particulier lorsque l’enfant fait des découvertes, des rencontres, des lectures, tout au long de l’apprentissage mais aussi lors d’évolutions sur les plans familial, social, personnel, interpersonnel… Lorsque l’acquisition du langage se passe mal, il est alors possible dans certains cas de retrouver une évolution satisfaisante grâce en particulier à l’orthophonie et au soutien psychologique.

Les notions essentielles utilisées par Piaget et Wallon sont la réaction circulaire, le symbole, la représentation, l’imitation, le jeu, le signe, l’objet permanent, l’image mentale… Tout n’a pas été abordé ici. En ce qui concerne l’étude de l’enfant, on pourra se reporter aux œuvres des auteurs suivants : Jean-Jacques Rousseau, Wilhelm Preyer, Hyppolite Taine, Wilhelm Wundt, Henri Delacroix, Wilhelm et Clara Stern, Alfred Binet, Lev Vygotski, Edouard Claparède, René Spitz, Paul Guillaume, Bénédicte de Boyssons-Bardies,



Bibliographie: 



-Jean Piaget,

Le langage et la pensée chez l’enfant, 1923 

La formation du symbole chez l’enfant, 1945 

Six études de psychologie, 1964 

Psychologie et pédagogie, 1969 



-Henri Wallon,

Les origines du caractère chez l’enfant, 1934 

De l’acte à la pensée, 1942

dimanche 4 mars 2012

"Hypnose et psychanalyse", par Paul-Eric Langevin, Radio Campus Paris (2012)

HYPNOSE ET PSYCHANALYSE 

"La Puce à l'oreille" se fait hypnotiser



« La décadence de l’hypnotisme n’est qu’un accident momentané dans l’histoire de la psychothérapie », selon Pierre Janet. L’hypnose est un outil mis au service de la psychothérapie, elle peut s’intégrer à toute approche psychothérapeutique : thérapie humaniste, psychanalyse, thérapies cognitives et comportementales, thérapies brèves, transpersonnelles, systémiques.

Elle est considérée comme un accélérateur et un amplificateur de thérapie. Elle permet d’accéder aux ressources inconscientes, de contourner les blocages, de faire émerger de nouveaux comportements plus créatifs pour le sujet.

Sigmund Freud a utilisé l’hypnose au début de sa carrière pour aider les patientes hystériques à retrouver les évènements traumatisants à l’origine des troubles (des scènes de séduction selon lui). Freud abandonne l’hypnose quand il constate que la vérité de l’hypnose ne peut être entendue sans résistance et du fait qu’il faut que le patient découvre sa vérité par lui-même, par le biais de sa parole.

C’est le début de la cure analytique. L’hypnose avait d’abord été utilisée par Jean-Martin Charcot qui essayait de traiter les hystériques par ce biais. La méthode cathartique doit beaucoup aussi à Joseph Breuer et consiste à mettre le patient sous hypnose. Freud découvre alors que les symptômes disparaissent lorsqu’on répète au malade une fois réveillé ce qu’il a révélé sous hypnose. La remémoration et la réactualisation émotionnelle des scènes traumatiques conduisent à la guérison.

Cependant, pour ceux qui ont été à l’origine des débuts de la psychanalyse, l’hypnose est un procédé incertain qui a quelque chose de mystique. Elle est encore associée au mesmérisme et ne permet de réduire que temporairement les symptômes hystériques. Freud pratique donc l’hypnose un certain temps mais postule ensuite l’importance de la dynamique sexuelle dans le développement de la psychopathologie.

A l’époque, une polémique était en cours en particulier entre les praticiens de l’Ecole de la Salpétrière et ceux de l’Ecole de Nancy.



* 1882 : Jean-Martin Charcot écrit « Sur les divers états nerveux déterminés par l’hypnotisation chez les hystériques ».

* 1884 : Hyppolite Bernheim écrit « De la suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille » ainsi que « De la suggestion et de son application à la thérapeutique » ; ce dernier ouvrage est traduit en allemand par Freud. D’autres auteurs écrivent sur le sujet comme les psychologues Alfred Binet, Wilhelm Wundt et Gilles de la Tourette.

* 1887 : Sigmund Freud utilise l’hypnose sous l’influence d’Hyppolite Bernheim.

* 1889 : il passe à la méthode cathartique, n’utilisant plus l’hypnose à des fins de suggestion directe.

* 1892 : il met au point la méthode des associations libres.

* 1896 : il abandonne totalement l’hypnose.



En 1917, dans une conférence d’introduction à la psychanalyse, il déclare : « Je suis en droit de dire que la psychanalyse proprement dite ne date que du jour où l’on a renoncé à avoir recours à l’hypnose. »

Les théories psychanalytiques se sont alors développées tout au long du XXème siècle sans plus être mêlées à l’hypnose. Cependant, depuis plusieurs dizaines d’années, les praticiens ont souhaité remettre l’hypnose au goût du jour et ont participé à divers débats sur le sujet. En particulier Léon Chertok (1911-1991) : ce psychiatre d’origine russe, résistant pendant la guerre, a un parcours qui questionne ces disciplines. En 1947, il fait un stage de psychiatrie à la fin de ses études de médecine.

En 1948, il se fait analyser par Lacan. En 1950, il crée le centre de médecine psychosomatique de Villejuif et au cours des années 50, il se fait hypnotiser par Milton Erickson puis rencontre le psychanalyste Raymond de Saussure. En 1957, il crée la société française de médecine psychosomatique puis écrit de nombreux ouvrages sur l’hypnose. D’autres spécialistes questionnent aussi cette pratique par la suite.



* 1983 : Rencontre sur l’hypnose à l’hôpital Fernand Widal avec Léon Chertok, René Girard, François Roustang.

* 1984 : Publication de « Hypnoses », de Mikkel Borch-Jacobsen, Jean-Luc Nancy et Eric Michaud. 

* 1985 : Borch-Jacobsen donne une conférence « L’Hypnose dans la psychanalyse » à la société de médecine psychosomatique. 

* 1986 : Texte de la conférence avec des réactions de Georges Lapassade, Octave Mannoni

* 1987 : « Hypnose et psychanalyse » de Léon Chertok et Mikkel Borch-Jacobsen



François Roustang est un praticien qui a d’abord été prêtre, puis a exercé la psychanalyse pendant 20 ans pour se consacrer par la suite à l’hypnose. Parmi ses ouvrages, «qu’est-ce que l’hypnose ?» et «il suffit d’un geste». Récemment, la philosophe Isabelle Stengers a publié aussi une étude sur l’hypnose.



* Référence dans l’œuvre de Sigmund Freud : « Cinq leçons sur la psychanalyse »



Paul-Eric Langevin