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mercredi 15 mai 2013

"Le langage et le raisonnement logique chez l’enfant", par Paul-Eric Langevin (2013)

Le langage et le raisonnement logique chez l’enfant 

Paul-Eric Langevin



Les actions et les expérimentations de l’adulte trouvent leur base dans les schèmes et les conduites développés par le petit enfant. La science expérimentale dans son entier est fondée sur la coordination entre moyen et fin découverte dans l’enfance, ainsi que sur la découverte et l’invention de moyens nouveaux en passant par les différents stades du développement. Les stades se cumulent, se construisent les uns sur les autres, les uns par rapport aux autres, parfois même les uns contre les autres. Les combinaisons mentales utilisent les images mentales et se servent des découvertes des opérations logiques de conjonction et de disjonction, de la logique de base.

La construction du réel est un subtil arrangement entre le milieu extérieur perçu par les sens, les interactions avec les adultes, la mise en place des objets et des mots, la construction du langage. L’affectivité tient une place essentielle dans ces différentes constructions. L’intelligence verbale se met en place au fur et à mesure de la construction du lexique, du lien entre le lexique et les objets de la réalité ainsi que de l’acquisition du sens qui se fait en interaction avec les adultes. C’est une combinaison très complexe du lexique, de la syntaxe et du sens qui permet à l’enfant de développer le soi verbal.

Les étapes se succèdent : pré-logique, pré-concept, pré-opérations, puis les concepts, les opérations, la logique se construisent petit à petit dans le cerveau de l’enfant grâce à des capacités génétiques et innées aussi bien qu’à l’interaction avec le milieu. L’adaptation agit dans les deux sens : adaptation de l’enfant au milieu ainsi que du milieu à l’enfant. C’est ce que Piaget appelle l’assimilation et l’accommodation. Les schèmes se composent les uns avec les autres pour créer les savoir-faire, les habitudes, les actions quotidiennes de l’enfant. Il procède généralement dans ses schèmes d’action par essai et erreur. C’est ce qui forme petit à petit l’expérience quotidienne de l’enfant.  Les actions se font plus ou moins par imitation puis par imitation différée des actions réalisées par les adultes. L’imitation différée est plus tardive, elle nécessite la permanence de l’objet. Les réactions circulaires deviennent de plus en plus complexes : corps propre, interaction avec les objets puis expérimentation. C’est cumulatif, c’est-à-dire que l’enfant apprend à faire des choses de plus en plus compliquées, sans oublier ses précédentes acquisitions.

Le soi se construit et devient plus élaboré au fur et à mesure de l’acquisition et de la construction des stades pour finalement évoluer vers une conscience individuelle et une conscience des autres. La dissociation des facteurs est essentielle à la construction du raisonnement hypothético-déductif et au développement de la pensée logique. Elle est en jeu dans les expérimentations des enfants comme dans les problèmes quotidiens à résoudre par les adultes, par exemple trouver la cause du fait qu’une lampe ne marche pas.

La pensée combinatoire est présente à partir du moment où l’enfant a déjà compris comment utiliser les raisonnements de la pensée concrète. Les raisonnements combinatoires sont découverts par la suite et se révèlent être de nature plus abstraite et formelle. Le hasard vient assez tard dans les diverses acquisitions de l’enfant, qui préfère d’abord privilégier la pensée magique. Par la suite, l’enfant puis l’adolescent, grâce à la pensée formelle, commencera à raisonner en termes de probabilités.

Les opérations logiques peuvent se combiner entre elles pour donner d’autres opérations, ce que l’enfant peut commencer à faire à partir du moment où il a déjà réussi à combiner les objets dans son expérience quotidienne grâce aux raisonnements de la pensée concrète. La figuration, les images mentales et la mémoire aident à mettre en place la pensée formelle. La causalité prend une signification de plus en plus proche de la réalité, étant d’abord de type magico-phénoméniste pour laisser place par la suite à une réflexion de type hypothético-déductif. C’est par l’expérimentation active sur son entourage que l’enfant prend conscience des causes et des effets, exactement de la même façon qu’un scientifique qui met en place une expérience, mais à un niveau plus fondamental. Les réactions avec l’environnement sont d’abord concrètes, effectuées par tâtonnements puis l’enfant commence à élaborer des pensées, des raisonnements logiques au fur et à mesure de la mise en place de la permanence de l’objet, du symbole, de la représentation et de la construction de la pensée logique abstraite.

La représentation permet l’élaboration d’une réflexion imagée et abstraite, basée non plus sur le monde extérieur mais sur une manipulation d’images mentales. Ce seront les applications de ces images mentales au milieu extérieur qui feront évoluer les actions et les expérimentations actives et permettront de développer les capacités de l’expérience. Sans la représentation, il n’y a pas de capacités logiques abstraites ni de raisonnement grâce à des images mentales.

L’espace, le temps et les objets se coordonnent dans la pensée de l’enfant pour mettre en place une connaissance et une construction du réel. Les opérations logiques sont acquises petit à petit : la conjonction, la disjonction, la négation, l’implication, l’équivalence et toute la logique de base sont acquises grâce aux interactions avec les objets et avec les adultes, ainsi qu’avec la construction du langage et la manipulation des objets et des mots. La logique des classes, l’inclusion, l’appartenance, les différentes notions logico-mathématiques se mettent en place chez l’enfant de la même façon que les mathématiciens ont tenté de façon plus rigoureuse de construire la mathématique moderne.

Les méthodes sont d’abord empiriques puis deviennent opératoires et abstraites. L’enfant redécouvre ainsi les notions d’objet, d’élément, d’ensemble, de classe, de nombre, de lettre, de mot. Toute la logique et la mathématique en découlent ainsi que la syntaxe et la grammaire. Des liens sont faits entre les différentes notions et les différentes capacités. Par exemple, la différence entre les ordinaux et les cardinaux est tout autant une différence logique qu’une différence au sein du lexique. Une fois que le nombre est construit dans la pensée de l’enfant, il peut acquérir les notions de plus en plus abstraites d’addition, de soustraction, de multiplication, de division ainsi que les éléments grammaticaux comme les conjonctions de coordination, de subordination.

Les différents schèmes se coordonnent et se complexifient grâce aux deux opérations importantes d’assimilation et d’accommodation, qui vont permettre au sujet de construire ses propres représentations et ses propres réactions. Une fois les schèmes de base construits, l’enfant développe une certaine forme de pensée logique. Les opérations de base vont être assimilées ainsi que la logique des classes et la logique des relations. La logique des classes consiste à construire des groupes d’objets et des catégories entre ces objets. Par exemple, l’enfant va commencer à distinguer la classe des animaux, celle des végétaux mais aussi des classes selon plusieurs variables particulières, la couleur, la taille, la forme, le nombre, etc. On pourra alors distinguer la classe des chiens noirs, celle des chiens blancs mais aussi celle des fleurs rouges ou celle des fleurs bleues. Les notions de théorie des ensembles de base peuvent alors être abordées, les éléments, les ensembles, les sous-ensembles, l’inclusion, l’appartenance, l’égalité, les sous-classes, les opérations sur les ensembles et sur les classes. De même que la logique des classes, on peut alors mettre en place la logique des relations. Les relations binaires, l’égalité, l’inégalité, l’implication, l’équivalence sont les bases qui vont permettre ensuite de faire comprendre l’arithmétique élémentaire. Mais pour que l’arithmétique soit comprise, il faut passer aussi par la genèse de la notion de nombre.

Les expérimentateurs ne s’entendent pas tout à fait sur l’âge auquel la notion de nombre est construite par l’enfant. Certains pensent que les nombres, du moins les premiers chiffres, sont perçus par les enfants en bas âge mais les expérimentations qui en déduisent ces résultats ne sont pas tout à fait convaincantes. Pour Piaget et pour la plupart des spécialistes de la question, il faut attendre la découverte de la fonction symbolique, de la permanence de l’objet et de la représentation pour qu’un enfant puisse concevoir la notion de nombre et commencer à dénombrer et à compter puis utiliser l’arithmétique de base. Il y a une relation certaine entre le développement du concept de nombre et la capacité linguistique mais elle n’est pas encore tout à fait comprise. Les enfants de quatre ou cinq ans sont tout à fait capables de compter jusqu’à dix et au-delà. Même les enfants de deux ou trois ans commencent à cerner la signification des premiers chiffres de l’arithmétique décimale. Mais pour les enfants plus jeunes avant la mise en place de la conservation de l’objet, les connaissances dans ce domaine sont encore de l’ordre de la spéculation.

C’est aussi à cette période que vont apparaître les premiers mots. Il faut bien distinguer alors l’apparition du lexique et l’apparition du sens. Le lexique est découvert par l’enfant qui fait un lien entre un mot qu’il entend dans son entourage et qu’il répète grâce à ses premières capacités phonétiques et phonologiques. Il fait le lien entre le mot en question qu’il découvre grâce à la médiation des adultes et l’objet qu’il découvre dans l’espace de la vie quotidienne. Il y a donc deux opérations qui se font en lien l’une avec l’autre : la mise en place des mots dans l’esprit de l’enfant et la mise en place du sens, selon la distinction déjà établie par Saussure entre le signifiant et le signifié.

L’objet est découvert par l’enfant, quelle que soit sa langue maternelle. Mais selon des différentes langues maternelles, les signifiants ne seront pas les mêmes. Cela signifie que selon la langue que l’enfant acquiert, il ne va pas penser le monde de la même façon. Le lexique des différentes langues n’est pas structuré de la même façon et ne s’utilise pas à l’identique. Il y a cependant des constantes selon les langues et les cultures.

Une fois le lexique et le sens acquis, l’enfant va alors développer ses premières capacités syntaxiques, en associant des mots les uns avec les autres, tout d’abord d’une façon relativement simple selon ce qu’il a à dire mais ensuite de plus en plus précisément. L’enfant a en général beaucoup plus à dire lorsqu’il commence à dire les mots «papa», «chat» ou «chaussette». Mais il n’est pas encore capable de dire tout ce qu’il a à l’esprit. Par la suite, l’acquisition de la syntaxe se fera par essais et erreurs sous la tutelle des adultes. Le rôle de l’intuition, de la logique et du symbole sont essentiels dans le développement de la capacité linguistique. Ces différentes capacités permettent d’élaborer une pensée linguistique et une intelligence verbale.  Mais le plus important sera le sens que l’enfant va donner à son expérience immédiate grâce aux interactions avec les adultes. Sans la tutelle des adultes, le sens ne pourrait s’acquérir, comme on en a eu certains exemples avec l’existence des enfants sauvages. C’est la fonction symbolique ou fonction sémiotique qui permet de mettre en place le sens des mots et de faire des liens entre les mots et les choses. Tout va se structurer ensemble, le lexique, la syntaxe, le sens pour donner la possibilité à l’enfant de maîtriser sa langue maternelle. Il aura par la suite la possibilité d’apprendre par essais et erreurs en comparant avec les capacités déjà acquises. Chez certains enfants, notamment ceux qui ont des parents de nationalité différente, deux langues maternelles peuvent être acquises en même temps, d’une façon un peu plus complexe mais le processus reste à peu près le même.

Piaget a utilisé les théories de Pierre Janet sur l’évolution en parallèle des structures cognitives et des structures affectives pour élaborer ses propres théories, en particulier la distinction entre intelligence sensori-motrice et sentiments individuels. Janet distingue sur un plan cognitif les réflexes, les habitudes, les représentations, les opérations et sur un plan émotionnel les tendances instinctives, les émotions, le plaisir et la douleur, les affects intuitifs et normatifs ainsi que les sentiments idéologiques comme la morale. 

Piaget distingue la psychologie génétique et la psychologie de l’enfant qui selon lui, sont incluses l’une dans l’autre, dans le sens où d’une part, la psychologie génétique permet de comprendre le développement de l’individu jusqu’à la période actuelle et englobe donc la psychologie de l’enfant mais pas seulement celle-ci et d’autre part la psychologie de l’enfant peut être vue sous plusieurs aspects, pas seulement celui de la psychologie génétique.

L’étude de la notion de causalité chez l’enfant est une étape majeure dans la compréhension de la psychologie enfantine et de ses capacités cognitives. On distingue la causalité physique de la causalité entre objets. L’enfant, dans les premiers temps de l’élaboration de sa pensée, va imaginer l’attribution d’un pouvoir causal aux objets. C’est un raisonnement semblable à de la pensée magique, mais qui possède un certain aspect de rationalité. Bien que ce soient les individus qui causent le déplacement des objets, une fois ceux-ci mis en mouvement, ils peuvent interagir les uns avec les autres. On parle alors de spatialisation et de physicalisation de la causalité. Il faut bien comprendre qu’il existe une causalité spatiale et une causalité temporelle dans le déplacement des objets, ce que l’enfant apprend au fur et à mesure de ses expérimentations.

Sur le plan de la découverte, de l’élaboration et de la construction de la logique, l’enfant construit successivement les opérations logiques, le classement, la sériation. Il va alors commencer à maîtriser les tableaux à doubles ou multiples entrées. C’est ce procédé qui sera utilisé plus tard par l’adolescent pour comprendre la notion de matrice en algèbre. Sur le plan des opérations logiques, de nombreuses notions vont se construire progressivement comme celle de relation : les relations binaires, les relations d’égalité, les relations d’équivalence, les relations d’ordre et les notions concomitantes comme les relations symétriques et asymétriques, la réflexivité, la symétrie, la transitivité. Une autre notion logique essentielle que l’enfant peut comprendre assez rapidement est celle de quantificateur. Il suffit alors de lui expliquer qu’en termes de classes ou de catégories, on peut prendre l’exemple d’un élément (poupée, dé, jeton) pour lui expliquer simplement la notion de quantificateur existentiel et l’exemple de toute une collection de ces mêmes objets pour introduire celle de quantificateur universel. Il est bien entendu que les termes de la logique classique ne sont pas introduits à l’enfant qui n’arriverait pas encore à maîtriser un  vocabulaire formel mais les notions en elles-mêmes sont assez claires pour être introduites, sur le plan de la pensée concrète avec des exemples bien clairs tout d’abord, puis par la suite sur le plan de la pensée formelle dans l’enfance et au cours de l’adolescence.

Piaget a spécialement mis en évidence dans la pensée logique de l’enfant le rôle d’un groupe d’opérations qu’il a baptisé groupe INRC (I= action, N=négation de l’action, R=réciproque de l’action, C=négation de la réciproque). Ce groupe peut servir à comprendre la façon dont les enfants et les adolescents réfléchissent avec des problèmes simples comme la compréhension du mécanisme de la balance de Roberval par exemple. D’autres expériences physiques et logiques peuvent être expliquées aux enfants de la même façon : le fonctionnement du billard, la flexibilité de plusieurs tiges de raideurs différentes, la chute d’un objet sur un plan incliné, etc. Mais les problèmes particulièrement intéressants à aborder sont ceux qui font intervenir les notions de hasard et de combinatoire comme le jeu de dés, le classement de jetons de couleur ou l’exemple des couples de poupées de couleurs différentes.  De nombreuses autres expériences peuvent être introduites dès l’enfance et au début de l’adolescence. Piaget en a utilisé un certain nombre pour mettre en évidence les capacités cognitives des enfants qu’il observait : transmission du mouvement avec des billes, pendule de Newton, illusions d’optique, etc.

Lors de ces différentes expériences, on peut remarquer le rôle des fonctions figuratives, celui des images mentales et des représentations abstraites chez l’enfant. Une autre notion que l’enfant comprend assez rapidement est celle de transformation en géométrie, spécialement les translations et les rotations.

Piaget a remarqué l’importance de deux concepts particuliers dans l’élaboration de 
la pensée de l’enfant : c’est ce qu’il a appelé l’équilibration et l’abstraction.



Jean Piaget


Bibliographie:

-Jean Piaget,

Le langage et la pensée chez l’enfant, 1923 

La formation du symbole chez l’enfant, 1945 

Six études de psychologie, 1964

Psychologie et pédagogie, 1969 

-Henri Wallon,

Les origines du caractère chez l’enfant, 1934 

De l’acte à la pensée, 1942                           

  Henri Wallon

lundi 21 mai 2012

"Le langage et son utilisation par l'enfant", par Paul-Eric Langevin (2012)

Paul-Eric Langevin 

Psycholinguistique



Le langage et son utilisation par l’enfant 



Lors du cours de psycholinguistique, nous avons étudié l’interprétation du développement de l’enfant en termes de stades chez Jean Piaget ainsi que chez Henri Wallon. D’autre part, nous avons travaillé sur les différentes structures mises en place lors du développement. Nous avons vu notamment les structures suivantes : mise en place de la réalité, mise en place du symbole, construction de l’espace psychique, construction de l’espace cognitif, construction de l’espace du raisonnement, construction de la représentation, construction de la réalité symbolique, lien entre réalité et représentation, stabilité du monde et de la réalité grâce à l’objet permanent, permanence induite sur le terrain du langage, structuration du langage en rapport avec la construction cognitive et apparition des formes linguistiques simples puis complexes. 

On peut distinguer successivement l’apparition des babillages puis celle des mots simples, des syntagmes, des phrases simples et des phrases complexes. Dans cette évolution, le rôle de l’entourage, celui des parents puis des grands-parents, celui des frères et sœurs puis des autres enfants est essentiel. Les relations interpersonnelles apparaissent au fur et à mesure de la découverte du langage. Le jeu puis le jeu symbolique, qui précèdent le langage, jouent aussi un rôle important. L’enfant construit des situations mises en scène par le langage par l’intermédiaire du jeu. On peut rappeler la distinction que fait Piaget entre langage égocentrique et langage socialisé. L’enfant utilise le langage dans le jeu lorsqu’il joue seul puis lorsqu’il joue avec les autres enfants. Quelques temps après l’apparition des premiers mots et lorsque la mémoire commence à se développer se produit ce qu’on appelle une explosion lexicale. Un grand nombre de mots commence à être utilisé. Le rôle du langage de la mère est important à ce moment-là. Celle-ci utilise l’attention conjointe, ce qui signifie que l’attention de l’enfant et celle de l’adulte se mettent en relation. Les parents utilisent des signes mais aussi des injonctions et des ordres. Pour la mise en place de la grammaire de la langue maternelle, on peut renvoyer aux travaux de Noam Chomsky sur l’acquisition du langage. Le langage évolue ainsi à partir de l’âge de 2 ans jusqu’à l’élaboration d’un langage complexe à l’âge adulte. Il est important de considérer pour cela les échanges langagiers dans la famille puis à l’école maternelle et à l’école primaire, ainsi que le rôle des instituteurs. La pensée musicale ainsi que la pensée mathématique précèdent le langage chez l’enfant. Cette dernière évolue avec la conception de l’espace, celle du temps, des objets, de la réalité matérielle et la mise en place de ce que Piaget appelle les pseudo-concepts et les préconcepts.

L’élaboration pré-linguistique des structures de la personnalité se fait par phases successives et continues, au cours desquelles on peut repérer des changements essentiels qui apparaissent petit à petit, comme on l’a décrit dans l’introduction. La capacité linguistique se met en place au fur et à mesure après le passage par tous ces grands stades. On peut mettre en parallèle le langage du primitif étudié par les ethnologues avec le langage de l’enfant, notamment en ce qui concerne la pensée magique et la difficulté à concevoir la notion de hasard et la contingence. On peut aussi comparer le langage égocentrique mis en évidence par Piaget avec la pensée magique de l’enfant, qui centre sa conception du monde sur lui-même. Effectivement, dans son entourage familial, l’enfant commence par être le centre de son petit monde. Au fur et à mesure de son développement, il relativise sa place au sein de la famille puis au sein de la société, ainsi que la place de ses parents et celle des autres adultes auxquels il s’est attaché. 

Sur le plan du langage, il en est de même car la réflexion intellectuelle se structure en parallèle avec les capacités langagières. L’enfant commence par parler de lui à la troisième personne puis il utilise «moi», «moi, je» et enfin «je». Petit à petit se mettent en place les rapports interindividuels par la médiation du langage. L’échange langagier commence par des mots et des phrases simples, concernant d’abord la réalité concrète. Le discours peut passer ensuite entre l’enfant et l’adulte du plan de la réalité concrète au plan abstrait. La réalité concrète signifie aussi la réalité immédiate. La conception du passé et de l’avenir se construisent alors, en particulier en acquérant la notion de filiation. L’objet permanent permet d’évoquer par le langage des idées qui ne font plus référence à la réalité immédiate. L’enfant trouve alors sa place dans sa famille et dans son histoire grâce au langage et aux échanges langagiers. En ce qui concerne les jeux, ils sont mis en scène par l’intermédiaire du langage égocentrique quand l’enfant joue seul et par l’intermédiaire du langage socialisé quand il joue avec les autres enfants et avec les adultes.

Les relations de l’enfant avec les parents, les adultes mais aussi les autres enfants construisent sa propre personnalité. Il intègre les phrases entendues dans son entourage, ce qui construit sa mémoire langagière, qui se développe vraisemblablement à partir de la période intra-utérine. De même pour la mémoire des sons et de la musique. En ce qui concerne les langues étrangères, cela dépend principalement de l’entourage. Dans la petite enfance, il y a sélection catégorielle des phonèmes de la langue maternelle. Elle se fait au détriment des phonèmes utilisés dans les autres langues. Une langue étrangère doit être introduite le plus vite possible pour obtenir de meilleurs résultats par la suite. Actuellement, certaines sont découvertes dès l’école primaire, ce qui correspond à la période des opérations concrètes pour Piaget. A partir du début de la scolarisation, l’enfant construit son expérience en échangeant avec les autres enfants mais aussi en découvrant les activités d’éveil proposées. Le rôle des instituteurs comme substituts des parents et de la famille est très important. Ce sont les personnes qui introduisent les règles, qui donnent les permissions et les interdictions par le jeu du langage. La famille puis l’école ont un rôle primordial dans l’accès au langage et l’épanouissement par la parole.

Certains adultes ont beaucoup d’échanges langagiers avec l’enfant, d’autres moins. Selon les cas peuvent se mettre en place des relations plus ou moins fusionnelles. S’il y a peu d’échanges langagiers, les relations sont plus fusionnelles ; s’il y a beaucoup d’échanges langagiers, cela permet au sens de se mettre en place. Les discussions sur les expériences vécues permettent de prendre du recul par rapport à la réalité extérieure. De même pour la découverte de la mort par l’enfant : elle se déroule à l’âge de 5 ou 6 ans. Avant, il n’y a pas de conception de la mort dans la plupart des cas. Cette notion doit aussi être mise en mots.

Il y a aussi une importance des signes non linguistiques et de la communication non verbale entre l’enfant et son entourage, ainsi que du rôle des frères et sœurs et de l’échange avec eux. Les émotions s’expriment d’abord par des pleurs puis par des babillages, des rires et par la suite par des mots et des phrases. Les babillages commencent très tôt et représentent un langage à eux seuls. Il serait intéressant de travailler dessus et de les analyser. L’enfant commence à tenter de reproduire des phonèmes ou du moins s’habitue à son système phonatoire qu’il ne sait pas encore bien utiliser. Ensuite viennent les premiers mots, utilisés dans le contexte familial et souvent en rapport direct avec les parents. Par la suite, à la crèche puis à la maternelle, les échanges entre enfants sont riches et développent le langage. Il apprend beaucoup de mots et commence à poser beaucoup de questions. Puis vient la période pendant laquelle l’enfant se pose la question des origines. D’où vient-il ? Il s’intéresse alors à sa famille mais aussi à la mythologie et aux dinosaures. Toutes ces questions et ces découvertes façonnent son imagination. C’est à l’école que son langage va s’épanouir car il découvre un grand nombre d’activités et de personnes. L’activité de dessin est très importante et sur certains dessins, l’enfant commence à écrire ses premières lettres puis des mots. C’est la découverte de l’écriture, qui se passe en début d’école primaire ou même parfois en fin d’école maternelle. Les lettres et les chiffres sont étudiés petit à petit. L’enfant s’exprime alors dans sa famille sur les découvertes qu’il a faites à l’école.

Ensuite on étudie l’orthographe, la grammaire, l’arithmétique. Toutes ces notions se mettent en place selon des méthodes développées par des éducateurs. Parmi les auteurs spécialistes de l’éducation nouvelle, on peut citer Freinet, Decroly, Montessori… Le rôle des relations entre enfants dans ces apprentissages est très important puisqu’ils peuvent discuter entre eux de ces découvertes et même s’aider mutuellement. Le rôle de l’instituteur est alors de commencer à transmettre des connaissances. Autant à l’école maternelle, il est encore difficile de capter l’attention des tous petits et de les faire obéir à des règles, autant en début d’école primaire, ça devient possible. C’est le début de l’âge de raison.

A l’école maternelle, il est important de laisser évoluer l’enfant parmi son nouvel entourage. Lorsqu’il a des activités épanouissantes, il parle beaucoup, qu’il soit seul ou entouré des autres enfants. C’est en le laissant agir à sa guise au milieu de ses nouveaux jeux et de ses camarades qu’on permet son épanouissement, tant au niveau de la personnalité qu’au niveau du langage. Cela permet aussi de développer l’imagination, qui est une capacité absolument essentielle. Pour cela, chaque enfant doit avoir un espace suffisant et personnel. Les enfants ne doivent pas être trop nombreux en classe sinon les échanges avec les instituteurs ne sont plus tellement possibles et il devient plus difficile de les gérer. Actuellement, il y a souvent dans une classe un petit ordinateur et ainsi les enfants découvrent dès leur plus jeune âge les nouvelles technologies à travers des jeux qui peuvent éveiller la personnalité et le langage. C’est aussi à cette période qu’on découvre l’importance des fêtes, des anniversaires et qu’on s’habitue à l’écoulement du temps. Dans la famille, on s’habitue aux règles de la socialisation : repas à des horaires fixes, sommeil... 

L’enfant commence par acquérir les phonèmes dans la petite enfance. Il entend les phrases prononcées autour de lui et commence à découper les mots en phonèmes. Ensuite il apprend à utiliser son appareil phonatoire. Les premiers mots produits ne sont pas encore bien produits. Les phonèmes et les morphèmes sont modifiés car l’enfant apprend petit à petit la prononciation. Les adultes autour de lui le corrigent. Il y a aussi des raisons mécaniques à cela : il n’est pas encore habitué à utiliser ses organes vocaux. En même temps vient le sens des mots et des phrases. Il pose beaucoup de questions et met du sens sur ce qu’il entend, ce qu’il expérimente, ce qu’il vit. La sémantique est liée notamment aux relations affectives qu’il a avec son entourage. Cela commence par les échanges autour de la nourriture. Les mots prennent un sens dans un contexte affectif précis. Cela joue aussi sur la mémoire qui se forme et crée des souvenirs prégnants liés à tel ou tel contexte affectif.

Selon que les relations avec les parents sont plus ou moins fusionnelles, l’enfant parlera plus ou moins tôt. En général, il commence à parler vers 2 ans ou 2 ans et demi. Selon les enfants, le langage qui commence à être produit l’est plus ou moins bien. Le vocabulaire et le lexique se développent au fur et à mesure des découvertes. C’est le début de l’utilisation du langage spécialisé qui sera acquis petit à petit pendant la scolarité dans les différents domaines étudiés : la grammaire, l’histoire, les sciences, les mathématiques… Chaque discipline a un lexique bien particulier et le développement de ce lexique commence dès l’école primaire. Chaque discipline a aussi une méthode de pensée bien particulière et cela permet à l’enfant de comprendre que l’on peut penser et même parler de façon très différente selon les sujets abordés. La façon de réfléchir n’est pas la même si on fait de la grammaire, de l’arithmétique, de l’histoire…

C’est aussi la période pendant laquelle l’individu a le plus de facilités et le plus de plasticité pour apprendre et pour découvrir de nombreux domaines différents ainsi que pour travailler et exercer la mémoire. C’est vrai pour les langues mais aussi pour les mathématiques, la musique… Plus on commence tôt en général et plus on peut arriver à maîtriser ces disciplines. Par exemple, il est bon de faire découvrir un instrument de musique à un enfant. C’est parfois la flûte mais ça peut être aussi le piano ou d’autres instruments. De même pour une langue étrangère. Si la famille utilise des langues différentes, c’est une richesse pour l’enfant. Cependant, tout ne doit pas être fait dans n’importe quel ordre ou sans règles, sous peine que celui-ci n’arrive plus à s’y retrouver. C’est vrai aussi pour l’arithmétique et les mathématiques, il faut que les progrès se fassent progressivement et pas trop brusquement. Il est aussi important que l’enfant ne soit pas submergé par les activités intellectuelles mais puisse aussi garder du temps pour les activités artistiques ou sportives, pour du repos et que son sommeil soit de bonne qualité. 

Les différentes disciplines qui ont un rapport direct avec le langage sont donc d’abord l’orthographe, la grammaire, la syntaxe, les langues mais aussi l’arithmétique, les mathématiques, la géométrie et les sciences ainsi que les activités artistiques comme la musique, le dessin, la peinture ou la poésie. On a aussi évoqué précédemment l’importance de la communication non verbale chez l’enfant. Celui-ci intègre consciemment ou non les signes utilisés dans sa famille, dans son entourage, à l’école. Ces signes peuvent être des signes des mains, le langage du corps mais aussi des comportements, des habitudes vestimentaires, tout ce qui fera par la suite le style de la personnalité de l’enfant. Tout ce langage sémiotique l’intègre dans sa famille puis à l’école et par la suite dans la société. 

L’utilisation de la langue maternelle est acquise grâce à la mère mais le discours de l’enfant va se structurer grâce en particulier au discours du père. L’imitation étudiée par Piaget et Wallon ainsi que par d’autres psychologues, joue ici un rôle essentiel. L’enfant progresse par projections et par identifications selon les psychologues. L’important est alors que celui-ci puis l’adolescent et plus tard l’adulte construise son discours d’abord par imitation du discours du père mais ensuite en utilisant sa propre imagination et en développant sa propre personnalité fondée sur des modèles et qui doit devenir ensuite pleinement originale. Si le langage ne fait qu’imiter les modèles, on n’obtient qu’une pâle copie du discours du modèle et non un individu à part entière. C’est donc par un constant va-et-vient entre la pensée des modèles et la pensée personnelle que se forgent une personnalité et un discours uniques. 

Parfois, l’acquisition du langage se passe mal, notamment dans les cas de dysfonctionnements. Les pathologies comme la dysphasie, la dyslexie, la dyscalculie, sont traitées la plupart du temps par les orthophonistes, parfois avec l’aide des psychologues. Les difficultés sont plus grandes dans les cas d’autisme infantile, sujet qui est discuté tout particulièrement à l’heure actuelle. Parfois, dans ce genre de cas, l’enfant ne peut pas développer la capacité de langage ou de façon très limitée. D’autres cas qui ne relèvent pas vraiment du même genre de difficultés sont les cas de limitations des capacités mentales comme dans l’arriération, sujet traité particulièrement par Maud Mannoni dans «L’enfant arriéré et sa mère». Dans ces conditions, l’acquisition du langage, du calcul, des connaissances pose problème assez rapidement. On peut aussi citer le cas des aphasies, non parce qu’elles concernent l’enfant en particulier mais parce que la disparition des capacités langagières s’effectue de la même façon mais en sens inverse de l’acquisition du langage par l’enfant.   Ce problème est traité par Jakobson dans «Langage enfantin et aphasie». 

L’acquisition du langage par l’enfant se fait donc progressivement  et par phases successives. La plupart du temps, elle se déroule bien, notamment lorsque l’enfant se trouve dans un contexte affectif favorable et cela lui permet par la suite de commencer à acquérir des connaissances qui vont lui servir au cours de sa vie adulte. Les capacités linguistiques et la pensée évoluent évidemment au cours de la vie, en particulier lorsque l’enfant fait des découvertes, des rencontres, des lectures, tout au long de l’apprentissage mais aussi lors d’évolutions sur les plans familial, social, personnel, interpersonnel… Lorsque l’acquisition du langage se passe mal, il est alors possible dans certains cas de retrouver une évolution satisfaisante grâce en particulier à l’orthophonie et au soutien psychologique.

Les notions essentielles utilisées par Piaget et Wallon sont la réaction circulaire, le symbole, la représentation, l’imitation, le jeu, le signe, l’objet permanent, l’image mentale… Tout n’a pas été abordé ici. En ce qui concerne l’étude de l’enfant, on pourra se reporter aux œuvres des auteurs suivants : Jean-Jacques Rousseau, Wilhelm Preyer, Hyppolite Taine, Wilhelm Wundt, Henri Delacroix, Wilhelm et Clara Stern, Alfred Binet, Lev Vygotski, Edouard Claparède, René Spitz, Paul Guillaume, Bénédicte de Boyssons-Bardies,



Bibliographie: 



-Jean Piaget,

Le langage et la pensée chez l’enfant, 1923 

La formation du symbole chez l’enfant, 1945 

Six études de psychologie, 1964 

Psychologie et pédagogie, 1969 



-Henri Wallon,

Les origines du caractère chez l’enfant, 1934 

De l’acte à la pensée, 1942