lundi 11 avril 2016

Un peu d'histoire des sciences (Platon, Galilée, Descartes, Newton, Kant, Maxwell, Einstein, Bohr, Penrose, Hawking)



Platon, platonisme.
Platon l’Athénien (429 – 347 av J.C.) était issu d’une famille riche et distinguée. Il serait né dans les premières années de la guerre du Péloponnèse, peu de temps après la mort de Périclès. Il n’est pas le plus ancien des philosophes grecs ; mais il est le premier dont l’œuvre nous soit parvenue sous une forme intégrale. Le premier aussi, il a fondé à Athènes une école, l’Académie dont l’activité s’est prolongée pendant près d’un millénaire. Platon s’était lié à Socrate vers sa vingtième année.(Socrate fut condamné à mort en 399). Ses dialogues de la maturité (Phédon, République, Phèdre…) sont l’occasion pour Platon de construire une véritable philosophie de la connaissance et de la nature autant qu’une philosophie morale.

Platon élabore la première grande construction idéaliste de l’histoire de la pensée. Dans cette construction, la Théorie des Idées – selon laquelle la connaissance ne peut se fonder sur les objets du monde, toujours changeants et relatifs à nos sens, mais pour être vraie, doit passer de la conjecture à la croyance, puis, au moyen de la mesure, à la connaissance mathématique et enfin à la connaissance rationnelle, saisissant la réalité elle-même, c’est-à-dire l’Idée (Eidos,forme), une essence, une perfection qui subsiste en soi et pour soi (le Bien en soi, la Justice en soi, la Beauté en soi…).
Pour Platon le monde est compréhensible parce qu’il a une structure. Il a une structure parce qu’il est une œuvre d’art créée par un Dieu qui est un mathématicien. Plus exactement, la structure du monde est faite des pensées de Dieu, qui sont mathématiques. Cette idée a traversé les siècles. On la retrouve au XVIIe chez Spinoza ou chez Liebniz, et force est de reconnaître qu’elle est aujourd’hui, mutatis mutandis, présente à l’esprit de nombreux mathématiciens et physiciens. Pourquoi les Grecs étaient-ils tentés de voir le monde comme compréhensible ? En raison de la beauté de la géométrie et des nombres… Symétrie et simplicité fondent l’intelligibilité du monde.
Platon fait référence à une réalité véritable pour expliquer que notre monde, qui n’en est qu’une image, possède pourtant assez de régularité et de permanence pour permettre à l’homme de penser, de parler et d’agir. Pour Platon, notre monde est, grâce aux mathématiques, un kosmos, dans lequel, autant que possible, règnent ordre et beauté.
Il n’y a pas d’enseignement mais réminiscence. La connaissance est en réalité « réminiscence ». Lorsqu’un homme acquiert une connaissance, c’est que son âme se souvient de ce qu’elle savait déjà avant son incarnation. Toute connaissance est le souvenir d’un état antérieur où l’âme possédait une vue directe de Idées.
Les mathématiques nous offrent l’assurance qu’il existe bien une connaissance indépendante de l’expérience sensible. Leurs méthodes et leurs structures fournissent de plus un modèle.
L’Idée platonicienne, n’est pas une notion générale et abstraite, elle est conçue a priori, comme les objets idéaux de la pensée mathématique. N’entendons pas que l’Idée platonicienne est innée, que notre esprit la trouve en lui toute faite ; Platon précise au contraire qu’elle ne peut être formée qu’à l’occasion des données sensibles ; mais elle n’est pas contenue en elles. Ce n’est pas de la comparaison des objets ronds que j’ai tiré l’idée du cercle ; mais c’est l’imperfection des cercles empiriques qui m’oblige à concevoir la circularité idéale définie par l’égalité des rayons ; et, si mon esprit est capable de former des idées a priori, au moyen de pures relations, c’est, explique Platon, parce que notre âme, avant de venir dans le corps, a contemplé les divines Idées, des essences éternelles et immuables et que, à l’occasion des données sensibles, elle s’en ressouvient. La théorie de la Réminiscence exprime ainsi le caractère a priori de l’Idée, que l’esprit découvre en lui-même.
Les vérités mathématiques idéales, éternelles, sont indépendantes de l’expérience mais elles trouvent leur application dans l’expérience, qui nous oblige à former les concepts mathématiques, et c’est dans la détermination objective des apparences sensibles qu’ils trouvent leur usage et leur destination. D’une certaine façon nous portons déjà en nous-mêmes les idéalités mathématiques, elles ne sont pas extraites des choses. Ainsi Platon, qui dénonce à l’envi la « sottise » des géomètres qui s’imaginent créer les figures, alors qu’ils ne font que découvrir celles qui existent, proposait simplement d’étendre aux êtres géométriques que l’on peut figurer à l’aide de la règle et du compas l’existence mathématique idéale qui revient à la droite, au cercle et à la sphère en vertu de leur caractère absolu et constant.
L’accès à l’Académie de Platon était interdit à ceux qui n’avaient pas étudié les mathématiques parce que ce n’était pas un savoir parmi d’autres qui leur manquait mais le savoir nécessaire pour être philosophe, le savoir indispensable pour passer du monde visible à la sphère supérieure des Idées. 



Galilée (1564 – 1642)
Galileo Galilei est né à Pise. Pour nous, il symbolise le martyr qui a souffert pour les droits de la raison et de l’expérience face aux dogmatismes philosophiques et qui a ouvert l’ère de la science positive. Condamné par le Saint-Office en 1633 pour avoir pris parti en faveur de la réalité du mouvement de la Terre, Galilée a fini ses jours en reclus, dans les souffrances physiques et morales, tandis que ses écrits et son exemple devenaient, à la confusion de ses juges, le ferment de l’Europe savante. Fondamentalement il a fait confiance aux suggestions de l’observation pour conjuguer l’analyse et les contrôles expérimentaux rudimentaires en ce qui concerne l’oscillation du pendule, la chute des corps, la trajectoire des projectiles.


                                         12 AVRIL 1633
                                 Le procès de Galilée.
« Oui, la Terre est fixe, au centre du monde » : le savant italien doit renier devant le Saint-Office la conclusion de toute une vie de recherches scientifiques. L’Eglise ne reconnaît qu’en 1965 l’autonomie de la science.


L’Eglise ne reconnaît qu’en 1965 l’autonomie de la science

Il s’est opéré au XVIIe siècle en Europe une révolution théorique qui, pour la première fois, de façon péremptoire et absolue, va identifier le monde à un gigantesque complexe mathématique, dont la science aura désormais pour but de révéler l’agencement. Le XVIIe siècle consacre le passage de la physique aristotélicienne à la physique moderne. Plus exactement, le savant florentin incarne au tournant du XVIIe siècle, la conception mécaniste du savoir qui, triomphant peu à peu des résistances, définira bientôt en Europe l’idéal scientifique et le code de procédure de la connaissance rigoureuse.
Galilée le dit en termes explicites :
   « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui est constamment ouvert sous nos yeux, je veux dire l’univers, mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit en langue mathématique et ses caractères sont des triangles, cercles et autres figures de géométrie, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur. »
Cette affirmation de Galilée, la mathématisation de la nature, est une pétition de principe dénuée du moindre fondement scientifique mais relève d’une inspiration métaphysique. Ce geste de Galilée fut même qualifié de coup de force dirigé contre la nature.
Ainsi selon Galilée l’univers est pré actualisé sous une forme mathématique. Avec cet acte de foi naît la science moderne. Cette rupture épistémologique est à l’origine de l’avènement de la science moderne et la nouvelle physique est pure théorie. Les préoccupations pratiques et les soucis d’applications sont totalement inexistants.
La science moderne se distingue avant tout par le caractère mathématique universel de ses théories. Elle correspond au remplissage d’un cadre prédéterminé, où chaque phénomène doit être rapporté à une construction mathématique. Ainsi le physicien n’invente pas son monde, son rôle est beaucoup plus modeste et il doit se contenter de découvrir ce qui est. N’oublions pas qu’à la fin du Moyen Âge, la métaphore du livre de la nature était une sorte de lieu commun dès lors que le monde avait été créé par le Verbe de Dieu.
Pour déchiffrer la Création, les mathématiques jouent le rôle de l’alphabet :
« Pour moi, à vrai dire, j’estime que le livre de la philosophie est celui qui est perpétuellement ouvert devant nos yeux ; mais comme il est écrit en des caractères différents de ceux de notre alphabet, il ne peut être lu par tout le monde. Les caractères de ce livre ne sont autres que des triangles, carrés, cercles, sphères, cônes et autres figures mathématiques (c.-à-d. la géométrie grec) parfaitement appropriées à telle lecture. »
On voit donc que la physique moderne se donne pour programme de reconstruire le monde avec les mathématiques pour seul matériau. La physique de Galilée procède par abstraction au sens actif du terme : elle met de côté ce qui ne peut pas être géométrisé. La description géométrique de la chute d’une pierre fait abstraction d’autres propriétés de la pierre, sa couleur, sa consistance… Donc pour l’essentiel on procède par abstraction, mathématisation… réduction.
Galilée était platonicien. Il se réclamait d’autant plus ouvertement de Platon q’il devait contrer les partisans de la physique d’Aristote. La physique moderne s’est édifiée contre la science aristotélicienne. Souvenons-nous que la physique d’Aristote est une ontologie, elle est en quête d’une essence de ce qui est. La physique de Galilée n’est pas une ontologie. Elle ne cherche pas l’essence des phénomènes, mais leur expression en langue mathématique. « Ce n’est pas à la nature de s’accommoder des arrangements et des dispositions qui peuvent nous sembler les meilleurs, c’est à nous d’adapter notre esprit à ce qu’elle a produit. » La nature étant par avance assujettie aux règles de la géométrie. Ce sont elles qui doivent guider l’étude, et non la perception.
Soyons précis. Quelle fut la contribution fondamentale apportée par Galilée dans la compréhension du lien qui unissait les mathématiques au monde ? La description géométrique des phénomènes n’avait évidemment rien de nouveau : ainsi l’astronomie grecque décrivait déjà en termes géométriques les trajectoires astrales. Mais cette description concernait la part ‘immédiatement (visiblement) géométrique’ du phénomène : on soumettait à la mathématique la forme inaltérable d’une trajectoire, ou la surface déterminée d’une aire (ex : travaux de Ptolémée IIe s. apr. J.C.  jusqu’à ceux de Kepler (1571-1630)) – c'est-à-dire des étendues immobiles. Galilée, lui, pense le mouvement lui-même en termes mathématiques, et en particulier le mouvement en apparence le plus changeant : le mouvement de chute des corps terrestres. Il dégage par-delà la variation de la position et de la vitesse, l’invariant mathématique du mouvement – c'est-à-dire l’accélération. Dès lors, le monde devient mathématisable de part en part (voir la thèse cartésienne : « Ce qui est mathématiquement pensable est absolument possible »). Surgit désormais un monde capable d’autonomie : un monde où les corps comme leurs mouvements sont descriptibles indépendamment de leur qualités sensibles –saveur, odeur, chaleur, etc. Le monde de l’étendue cartésienne (res extensa), (sujet qui sera développé prochainement), - ce monde qui acquiert l’indépendance d’une substance, ce monde que l’on peut désormais penser comme indifférent à tout ce qui lui en correspond au lien concret, vital, que nous nouons avec lui - , un monde glaciaire se dévoile alors aux modernes, dans lequel il n’y a plus ni haut ni bas, ni centre ni périphérie, ni droite ni gauche, ni rien qui en fasse un monde voué à l’humain.
La science moderne naît de l’événement métaphysique qui consiste à projeter brusquement, sur le monde dans son ensemble, la dimension apodictique de type mathématique mise au jour par les géomètres grecs. (Apodictique : qui a une évidence de droit et non pas seulement de fait. Nécessaire.) C’est grâce à une réflexion philosophique originale, déterminante, que Galilée est parvenu à une nouvelle conception du monde. Réflexion philosophique originale mais qui a une source d’inspiration lointaine certes, mais évidente, qui se trouve chez Platon.
Selon la doctrine platonicienne, l’intelligible ne s’apprend pas du visible, il appartient à l’âme qui doit le tirer de son fonds. L’intelligible est ce que l’âme sait déjà, et qu’elle découvre par la réminiscence. Cette conception est aussi fondamentalement celle de Galilée : « Moi je vous dis que si quelqu’un ne sait pas la vérité de par lui-même, il est impossible qu’un autre le lui fasse connaître ; on peut bien enseigner les choses qui ne sont ni vraies ni fausses, mais les vraies, c'est-à-dire les nécessaires, celles dont il est impossible qu’il en soit autrement, tout esprit ou bien les sait de lui-même, ou bien il est impossible qu’il les sache jamais. »
La pensée de Galilée est tellement inspirée de Platon que c’est en étudiant celui-ci que l’on peut comprendre celui-là. (Voir le cours suivant.)
Toutefois il ne faut pas perdre de vue l’extraordinaire différence de contexte spirituel entre la Grèce classique et l’Europe de la Renaissance d’autre part. Pour les Grecs le monde était incréé : « Ce monde-ci, le même pour tous, ni un dieu ni un homme ne l’a fait, mais il était toujours et il est et sera. » (fragment d’Héraclite)
Dans l’Europe de la renaissance, la théologie chrétienne a fait son œuvre. Dans un monde créé par le Dieu des Ecritures toutes les choses ont été produites. La nature est une architecture dont les phénomènes sont l’indice. Le but de la science devient, dès lors, la mise à jour de cette structure qui est.
La science galiléenne est la science d’un monde sans l’homme. L’univers se résout en un ensemble d’objets, dont toutes les significations qualitatives ont été centralisées pour mieux s’adapter aux exigences de l’intelligibilité physico-mathématique. Avec la mathématisation de la nature nous nous trouvons confrontés à la pensée possible d’un monde se passant de la pensée, inaffectée par le fait d’être pensé ou non.
La vérité de l’univers est indifférente à la réalité de l’homme.
 

DESCARTES
                                               (1596-1650)
René Descartes naquit le 31 mars 1596 à la Haye, petite ville de Touraine. Il fut indissociablement physicien et mathématicien, savant et métaphysicien : « Toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale. » Descartes conçoit l’idée d’une « mathésis universalis » ayant pour modèle la mathématica : une science universelle de l’ordre et  de la mesure. Descartes soutient qu’il y a qu’une science (l’arbre) et qu’une méthode parce que l’esprit humain est un. C’est ainsi qu’il établit la relation et la convenance mutuelles de l’algèbre et la géométrie, qu’il traite l’optique par des raisons mathématiques (loi des sinus), identifie la matière à l’étendue, prône une distinction absolue entre la matière et l’esprit, entre l’étendue et l’intellect… Après Descartes, Kant reprendra, pour asseoir sa fameuse « révolution copernicienne », la thèse de la primauté du sujet pensant sur tout objet pensé.

Descartes, cavalier français parti sur les routes de l’Europe et qui chemin faisant s’était mis en tête de refonder le savoir humain. Son projet philosophique : comprendre le monde en répudiant la tradition, pour l’appréhender par ses propres moyens, tel qu’il est, dans sa vérité. Selon lui, le projet de connaître le monde dans sa vérité commence par un examen de conscience, lequel conduit, via le sujet pensant, à Dieu, dont la caution bienveillante permet de donner suite au projet. Sans la médiation de Dieu, la connaissance du monde ne pourrait se reconstituer, après la pratique du doute cartésien. C’est ce passage par Dieu, assurant le lien entre les choses et les idées des choses, qui garantit l’existence concrète des objets et la possibilité de les appréhender de façon juste par la pensée. La rationalité est garantie par Dieu qui excède la raison humaine. La possibilité d’un savoir sur le monde émerge de l’épreuve d’un non savoir quant à Dieu.
Nous quittons là le Moyen Âge où l’âme individuelle n’existait que par rapport à Dieu. Avec Descartes, Dieu a créé l’âme certes, mais l’âme pensante est la première réalité qui s’impose et in fine l’ego s’éprouvera dans sa marche vers la connaissance comme une entité autonome face au monde.
Les vérités éternelles des mathématiques, elles, sont créées comme le reste, deux et trois font cinq parce que Dieu l’a voulu ainsi. Il ne saurait, dans cette perspective, être à proprement question de prouver l’existence de Dieu, puisque sans lui les raisonnements seraient sans portée. Le Dieu de Descartes n’est pas posé mais trouvé. 
L’ambition de Descartes était de parvenir à une science totale et unifiée, selon lui, il sera plus facile à un homme seul d’apprendre toutes les sciences ensemble que d’étudier l’une ou l’autre séparément. A l’arrière-plan des démarches scientifiques cartésiennes, s’est toujours ouverte la perspective d’une totalisation et d’une clôture prochaine de la science humaine. Dans un premier temps, Descartes a envisagé d’appeler son Discours de la méthode : « Projet d’une science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection »
Les prises de positions très fermes de Descartes sur l’essence de la science sont les suivantes :
1)      La science est un savoir certain ;
2)      La science est une ;
3)      La science est finie ;
4)      La science a une double finalité : elle est utile, pour soulager l’existence de quantité de maux et favoriser le bien-être en nous rendant « comme maîtres et possesseurs de la nature » ; elle est moralement désirable car en nous donnant la connaissance des causes elle nous conduit à la sagesse.
Descartes est persuadé qu’il doit consacrer son existence à la recherche de la vérité (voir le songe de 1619 rapporté par les Olympiques.), cette tâche lui a été confié par une inspiration divine. Plus généralement l’homme, en se rendant grâce à la science « maître et possesseur de la nature », rejoindra la place, qui à en croire les mots de la Genèse, lui est réservé au sein de la Création : « Emplissez la terre et soumettez-la. » La science a pour sens d’installer l’homme à la place que lui revient.
Le projet de Descartes est identique à celui de Galilée : comprendre le monde dans sa vérité. Toutefois le cheminement est différent, Galilée, inspiré par le mathématisme platonicien, partait de l’idée que la nature parlait le langage de la géométrie, langage que la science avait pour but d’entendre et de comprendre. Pour Descartes les mathématiques ne livrent la vérité sur le monde qu’en tant qu’elles traduisent une certitude de l’entendement. Il assigne à tout phénomène une cause, de sorte que le monde dans son ensemble est régi par le principe de causalité et, des chaînes causales étant des chaînes nécessaires, elles revêtent une forme mathématique. C’est donc la causalité, prescrite par l’entendement, qui induit chez Descartes la science mathématique de la nature. Atteintes par déduction rationnelle, les choses se trouvent reconduites en sens inverse aux principes et à Dieu, cause de lui-même, qui les fonde.
Dans la science galiléenne la mathématicité constitue l’horizon même de la connaissance. Dans la science cartésienne la mathématicité est toujours la conséquence d’un rapport intelligible c'est-à-dire causal entre les choses. D’où le refus par Descartes de toute action qui ne passe par une contiguïté ou un choc. Le contact est le répondant dans le monde physique de la clarté dans l’entendement. Cela désigne un des critères de la rationalité.

Dans la conception cartésienne de l’Univers, le vide n’existe pas et l’espace, identifié à la matière, est constitué de minuscules particules en mouvement tourbillonnant autour de corps massiques.

Descartes tient la matière pour inerte, passive, sans contenu propre, réduite à la seule étendue. « En examinant la nature de cette matière (dont le monde est composé) je trouve qu’elle ne consiste en autre chose qu’en ce qu’elle a de l’étendue en longueur, largeur et profondeur, de façon que tout ce qui a ces trois dimensions est une partie de cette matière. » Dans ces conditions, ce que le monde contient déjà de complexe et même d’insolite – plus particulièrement l’action à distance par suite d’affinités entre éléments ou du fait de forces qui transcendent le spatial, comme les phénomènes du magnétisme (la boussole, l’aimantation) – doit être annulé, ramené à un jeu d’engrenages et de pièces emboîtées ; c’est que Descartes tient à retirer au substrat les moindres capacités, les entéléchies ( le terme forgé par Aristote signifie : accomplissement suprême d’une chose, totalement réalisée dans son essence.)



            NEWTON
                                                        (1642 – 1727)
Newton né l’année où Galilée disparaissait, et qui d’une certaine manière accomplit ce que Galilée avait annoncé, fit ses études dans le cercle de ceux qu’on appelés « les platoniciens de Cambridge ». La mémoire de Newton est impérissable. C’est celle de l’un des rares esprits auxquels il a été donné de changer pour la science le cours de l’histoire.
Ses titres majeurs sont encore présents aujourd’hui dans l’enseignement scientifique élémentaire : gravitation universelle, décomposition de la lumière blanche et anneaux colorés des lames minces. C’est à Newton que la mécanique rationnelle doit son nom et son statut, c’est de lui que le système du monde a reçu un principe d’intelligibilité fondé sur une nouvelle conception de la force.

Galilée avait réussi à décrire mathématiquement (géométriquement) des mouvements : celui d’une pierre qui tombe ou d’un boulet qui décrit une trajectoire parabolique avant de retomber sur terre. Newton franchit un pas de plus qui est de géant, en passant de la simple description du mouvement, la cinématique, à l’analyse des causes, la dynamique. Dans ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle (1686), l’auteur fait de la loi de l’inertie la première loi du mouvement : un corps totalement isolé, sur lequel ne s’exerce aucune action, se meut nécessairement en ligne droite et à vitesse constante ; on dit que son mouvement est rectiligne et uniforme.
A l’époque de Newton le Système ptolémaïque est déjà tombé en désuétude chez les hommes de science. Les principaux responsables de la chute du système de Ptolémée sont Nicolas Copernic, Tycho Brahe, Galilée et Johannes Kepler.
Etudiant, Newton lit les œuvres de Descartes, notamment la Géométrie publiée en 1637 ouvrage dans lequel Descartes représente, pour la première fois, les courbes au moyen d’équations. Il est très tôt préoccupé par les conséquences matérialistes et athéistes de la philosophie mécaniste ; dans une perspective néoplatonicienne, il préconise d’ajouter, aux particules et aux chocs, des principes actifs dont l’existence est de nature divine. Pour lui, la Nature n’est pas réductible à la matière et au mouvement : il doit exister un agent non matériel qui « active » la nature.
Vers 1670, Newton abhorre les thèses qui se développent de la nouvelle science, notamment de la science cartésienne. La philosophie de la nature mécaniste conduit jusqu’à nier l’existence de Dieu, puisque le fonctionnement de la mécanique du Monde suit les lois mathématiques nécessaires du mouvement. Au mieux, Dieu  serait le créateur d’un Univers qui, une fois l’œuvre faite peut se développer à sa guise, sans autre intervention divine. Newton est convaincu que la Providence divine se manifeste à tout instant et que c’est une grave hérésie de nier et de marginaliser l’action de Dieu dans la Nature. Newton deviendra et restera durant toute sa vie un arien (unitarien) c'est-à-dire un partisan de l’unicité de Dieu (contrairement au dogme de la Trinité affirmé au concile de Nicée de 325, contre Arius qui professe que Jésus, fils de Dieu, est subordonné à son créateur).
Les positions intransigeantes de Newton seront souvent interprétées comme une preuve de la prétention de celui-ci d’avoir été choisi par Dieu pour interpréter les mystères de la nature.
L’anti-cartésianisme de Newton se traduit même dans les mathématiques. Il marque ses distances vis-à-vis de la « nouvelle analyse » cartésienne. Selon lui : « la méthode des Anciens (géométrique) affiche plus d’élégance que celle du Sieur Descartes. » Ainsi, alors qu’il a réalisé ses premières et cruciales découvertes mathématiques en emboîtant le pas de Descartes, Newton se détourne de ses méthodes de nature algébrique. Cette reculade de Newton par rapport à ses propres travaux de jeunesse est spectaculaire. On aura l’occasion de retrouver, dans la suite du cours, une situation comparable, lorsqu’on étudiera Einstein méfiant et opposé à la physique quantique, théorie dont il aura été un des pionniers. Les travaux de Newton conçus autour de 1665 exploitant l’analyse cartésienne – qui équivalent au calcul différentiel et intégral que Liebniz publiera presque vingt ans plus tard – ne seront publiés qu’en 1704.
Lorsque Newton se trouve dans l’incapacité de répondre aux questions de Bentley à propos de l’équilibre des étoiles, en dernier recours il invoque la divine Providence : le système des étoiles est en équilibre parce que Dieu, le « Grand horloger », a œuvré dans ce sens, et après avoir crée l’Univers, Dieu veille par un « miracle perpétuellement renouvelé » à ce qu’aucune des étoiles ne tombe l’une sur l’autre. Quand il le faut, Newton sollicite le texte biblique pour défendre sa conception de la divinité entretenant avec ses créatures une relation réelle. Cette doctrine newtonienne du miracle permanent de l’intervention divine laisse Leibniz insatisfait qui interroge : « Le Dieu de Newton est-il un horloger maladroit ? »
L’espace et le temps constituent un autre domaine de discorde entre ces deux savants. Selon la conception gnoséologique de Leibniz l’espace et le temps sont des productions du sujet ; par conséquent ils ne sont pas absolument indépendants. Selon Newton l’espace comme le temps n’est ni substance ni accident mais possède une ontologie singulière. Il se rapporte à l’existence des choses et non pas à son essence. Etant l’« affection commune de tout ce qui existe », il faut dire que dès lors qu’un être existe, existe à fortiori un espace qui est comme l’« amplitude de sa présence » ou sa « quantité de présence ». C’est ainsi que l’espace infini et absolu est la suite nécessaire, l’« effet émanant », de l’Être infini qui est premier à exister. Sur cette base, il devient possible d’affirmer de Dieu qu’il est omniprésent. L’espace absolu est ainsi le sensorium (centre de toutes les sensations) de Dieu. Leibniz s’oppose à cette définition de l’espace car : «Si l’espace existait véritablement comme entité, comme substance de fond, Dieu aurait à choisir un endroit où placer l’univers dans cette substance. » De même que dans ses Principia il donne comme définition du temps : « Le temps existe dans et par lui-même et s’écoule tranquillement sans référence avec quoi que ce soit d’extérieur. » Ce temps absolu est sans rapport avec le temps relatif : « … apparent et vulgaire qui est cette mesure sensible et externe d’une partie de durée quelconque [ … ] prise du mouvement : telles sont les mesures d’heures, de jours, de mois, etc., dont on se sert ordinairement à la place du temps vrai. » Quand à l’espace, il fait l’objet d’une définition équivalente. La science classique comprise comme science mathématisable de la nature repose donc sur une transformation radicale des concepts d’espace et de temps. Le mouvement devient déplacement.
Cette spiritualisation de la nature est aux antipodes du cartésianisme mais elle n’est pas sans rapport avec les apories que Newton lui-même aura rencontrées dans ses entreprises d’élucidation du monde naturel. La philosophie naturelle n’est pas susceptible d’unification méthodique, d’achèvement ou de totalisation.
Propos tenu à la fin de la vie de Newton « Je ne sais pas ce qu’il en semble au monde, mais quant à moi, il me semble que je n’ai été qu’un garçon jouant sur la plage, et me divertissant de temps à autre en découvrant un galet mieux poli ou un coquillage plus beau que d’ordinaire, alors que le grand océan de la vérité s’étendait devant moi dans la totalité de son mystère. »
La mécanique newtonienne a continué après coup de subir les effets de critiques radicales, notamment de la part du jeune Hegel (1770-1831), qui reprochait à Newton d’avoir confondu les rapports mathématiques et les rapports physiques et d’avoir tenté d’expliquer mathématiquement des lois qui ne peuvent l’être que philosophiquement.


    KANT
                                               (1724-1804)


J.G. Herder décrivait ainsi son ancien maître : « Son front découvert, taillé pour la pensée, était le siège d’une sérénité et d’une joie inaltérable : de ses lèvres coulaient les discours les plus riches en idées ; plaisanterie, esprit, verve, tout cela était à son service [ … ] Il excitait les esprits et les forçait doucement à penser par eux-mêmes. »
Kant ne s’éloigna jamais de Königsberg, sa ville natale. Il était le quatrième d’une famille de onze enfants, extrêmement modeste. Son père par son exemplaire probité d’artisan sellier, sa mère surtout par la sincérité de sentiments piétistes[1] qui donnait à sa foi un tour proprement moral éveillèrent en lui une conscience exigeante et scrupuleuse, et plus spécialement une horreur du mensonge et de la mauvaise foi : il manifesta tant d’originalité et d’obstination dans sa façon de les déloger du cœur même de la pensée spéculative que l’on peut finir par reconnaître une des plus éminentes caractéristiques de son génie philosophique. Ses œuvres principales dessinent une sorte de temple où la Raison à la fois s’examine et se célèbre. L’architecture rigoureuse de ses investigations du savoir, de la moralité, de l’esthétique ne semble laisser aucune place à l’insolite ou à l’incongru. Ces palais d’idées sont réguliers et lumineux. 

Les fruits des travaux de Kant ont produit les mêmes effets que ceux des travaux de Copernic puisque c’est toute la façon de penser des hommes qui s’en trouva finalement elle-même changée. Kant ne cessa de vouloir contribuer au siècle des Lumières en se proposant de faire de la Critique une science à laquelle tout doit se soumettre. Il fut amené à procurer à la pensée un point d’appui tout à fait nouveau pour sa réflexion. Avec Kant la philosophie a accédé à la conscience d’elle-même en cherchant son centre de gravité dans la raison finie, caractéristique de l’homme, qui ne peut se montrer raisonnable que juste autant qu’il veut l’être, ni trouver sa liberté autrement qu’en se soumettant à ce que la raison exige de lui. La réflexion qui caractérise la philosophie de Kant prend la forme d’un reflux de la pensée sur ses propres sources vives, qui lui permet de se ressaisir comme l’origine du sens qu’elle confère à ses objets et à ses œuvres.
La « révolution copernicienne » ainsi opérée a pour conséquence, nous dit Kant que c’est « nous-mêmes qui introduisons l’ordre et la régularité dans les phénomènes, que nous nommons nature, et nous ne pourrions les y trouver, s’ils n’y avaient été mis originairement par nous ou par la nature de notre esprit. »
La science occupe une place si centrale dans l’œuvre et la pensée de Kant que l’on a pu défendre la thèse selon laquelle toute la philosophie transcendantale n’était rien d’autre que l’exposition des méthodes et des concepts de la science de la nature et qu’elle visait principalement la légitimation de la physique newtonienne, reconduite à ses conditions de possibilité et à son fondement transcendantal. Outre le fait que Kant n’a, semble-t-il, à aucun moment douté de la validité des lois de Newton (il découvrit la science de Newton en tant qu’étudiant et elle vaudra toujours à ses yeux, comme le modèle de la science accomplie) et qu’il n’a par conséquent probablement jamais pensé que cette science avait besoin d’être fondée dans ses droits, il n’a eu de cesse d’expliquer que la fin de son système était de déterminer les limites de la raison pure. L’entreprise kantienne est aussi une réflexion critique sur les limites de la science : « que puis-je savoir ? »
Pour comprendre l’accueil favorable des travaux de Kant dans la science de l’époque, il ne faut pas perdre de vue que, contrairement à la science française ou anglaise, dans l’Allemagne de l’époque, les sciences positives n’y disposent pas alors d’une autonomie institutionnelle leur garantissant une indépendance vis-à-vis de la philosophie. L’enseignement des sciences de la nature est encore dispensé dans les facultés de philosophie, ce qui encourage les échanges entre scientifiques et philosophes. Dans ce contexte, les scientifiques n’hésitent pas à chercher chez les philosophes la clarification des fondements de leurs disciplines, alors que les philosophes n’ont pas encore abandonné l’espoir de répondre à leurs attentes.
Kant, à la différence de Goethe (1749-1832) par exemple, ne croit pas que l’esprit puisse pénétrer les secrets ultimes de la nature, en reconstituer scientifiquement les opérations et, en particulier, saisir par construction de concepts la formation et le fonctionnement des êtres organisés. « Nous ne pouvons pas nous mettre à la place de Dieu. » Bien que la raison ait accès à la réalité, en saisisse le mouvement et en fixe le « monogramme », elle laisse subsister des pans d’ombre dans le système de la nature.
Pour lui la science est un fait, avant d’être un problème : « de ces sciences, puisqu’elles sont réellement données, il convient bien de se demander comment elles sont possibles ; car qu’elles doivent être possibles, c’est prouvé par leur réalité. »
La science ne connaît pas la chose en soi. C'est-à-dire une réalité absolue : indépendante de ces conditions de notre connaissance que sont tant les formes de l’intuition (l’espace et le temps) que celles de la pensée (les catégories), est totalement inaccessible. L’objet scientifique devra donc s’entendre en un tout autre sens. A la chose en soi inconnaissable, Kant oppose le phénomène, seul objet d’une expérience possible et doué, à ce titre, d’une réalité (empirique), qui pour n’être pas la réalité absolue de la chose en soi n’en est pas moins effective et constitue la seule réalité susceptible de devenir objet de science. Car, bien qu’ils ne nous donnent accès à la réalité que dans les formes de notre intuition sensible (l’espace et le temps), c'est-à-dire à la réalité telle qu’elle apparaît à un sujet, ces phénomènes sont objectifs, en ce sens que « lorsque je dis que, dans l’espace et dans le temps, l’intuition des objets externes, comme aussi celle que l’esprit a de lui-même, représentent chacune son objet comme il affecte nos sens, c'est-à-dire comme il nous apparaît, cela ne veut pas dire que ces objets soient une simple apparence. En effet, dans le phénomène, les objets et même les qualités que nous leur attribuons sont toujours regardés comme quelque chose de réellement donné. » Et cette réalité phénoménale va constituer la « matière » de notre connaissance. Mais cet « objet » ou cette « matière », ainsi donnés dans les formes de la sensibilité, ne sauraient à eux seuls fournir quelque connaissance ou science que ce soit.
Notre connaissance procède en effet de « deux sources fondamentales de l’esprit » : la première, la sensibilité, « consiste à recevoir nos représentations (réceptivité des impressions) » tandis que l’autre, l’entendement, « est le pouvoir de connaître un objet au moyen de ces représentations ». Par la sensibilité « un objet nous est donné », par l’entendement « il est pensé en rapport avec cette représentation. » Ces deux pouvoirs qui ne sauraient échanger leurs fonctions sont l’un et l’autre nécessaires à la connaissance : « sans la sensibilité, nul objet ne nous serait donné ; sans l’entendement nul ne serait pensé. »
Il n’y a de science que de ce qui : 1) est objet de l’intuition, 2) peut être mathématisé ou construit. Il est clair pour Kant, qu’il n’y a de science que du mathématisable : « Dans toute théorie particulière de la nature, on ne peut trouver de science à proprement parler que dans l’exacte mesure où il peut s’y trouver de la mathématique. »
C’est grâce à l’unité systématique que la connaissance devient science, car « Une théorie s’appelle science dès lors qu’elle doit former un système, c'est-à-dire un tout de connaissance ordonné par des principes. » De même que la raison humaine – architectonique (qui a rapport avec les règles techniques de l’architecture) par nature – cherche l’unité systématique dans l’ensemble de nos connaissances et, partant « envisage toutes les connaissances comme appartenant à un système possible. » ; de même « l’intérêt spéculatif de la raison nous oblige à regarder toute ordonnance dans le monde comme si elle était issue du dessein d’une raison suprême. » L’histoire des sciences positives confirme cette tendance à l’unification et au système, comme l’atteste la loi de l’attraction universelle qui permet d’exprimer sous une même formule des phénomènes à première vue aussi différents que la course des astres, la chute des graves ou les mouvements des marées. De manière générale, ce souci de l’unification et de la remontée au principe est non seulement parfaitement légitime, mais extrêmement fécond eu égard au progrès de la connaissance scientifique. L’entendement est en effet poussé par l’idéal de la raison à atteindre un horizon représentant la science achevée. Cet idéal incite le savant à poursuivre sans relâche sa recherche des causes et à accroître ainsi le savoir.
On peut dire que Kant est le premier philosophe de l’objectivité. Objectivité qui part du souci de créer les conditions de la convergence de la pensée et pour Kant, le sujet transcendantal étant un sujet humain générique, le monde sensible est le même pour tous : les catégories, entre autres celle de cause, s’appliquent de la même manière chez tous les êtres humains pour autant qu’ils aient les mêmes facultés cognitives, et donc les mêmes capacités judicatives. La nécessité causale est pour Kant une condition nécessaire à l’existence de la conscience et du monde dont elle fait l’expérience. Si la conscience existe, ce ne peut être que parce qu’une causalité régit nécessairement le phénomène. L’objectivité, au sens de Kant, est garantie du fait que les structures de la sensibilité et de l’entendement sont stables et fixes.
Kant a pensé, avec plus de radicalité qu’aucun de ses prédécesseurs, le passage de témoin de la métaphysique à la science dans l’ordre du savoir. Le « cocher de la connaissance » devient l’homme de science et non plus le métaphysicien. Depuis, les philosophes admettent généralement que la science, et elle seule, constitue la connaissance théorique de la nature.

[1] Piétiste : membre d’une secte luthérienne qui insistait sur la nécessité de la piété personnelle et du sentiment religieux plus que sur la stricte orthodoxie doctrinale. 

  Maxwell
                                        (1831-1879)


Au Parnasse des scientifiques Maxwell est parmi les Dieux. Ses contributions dans l’étude des phénomènes thermiques, optiques, électriques et magnétiques sont telles que son nom peut être sereinement cité aux côtés de Galilée, Newton ou Einstein. Le défi de Maxwell c’est de constituer un cadre unitaire de la connaissance des phénomènes naturels. Par sa confiance dans l’unité du savoir, Maxwell fut l’un des principaux artisans des grandes théories du XIXe siècle. 

« Heureux l’homme qui peut reconnaître dans le travail d’Aujourd’hui une partie liée au travail d’une vie, et une incarnation du travail de l’Eternité. Sa confiance a des fondements immuables, parce qu’il a été fait pour prendre part à l’Infini. Il construit vaillamment jour après jour ses entreprises, puisque le présent lui est donné pour qu’il se l’approprie.
De cette façon, l’homme devrait être une personnification du processus divin de la nature, et montrer clairement l’union de l’infini avec le fini, sans humilier son existence personnelle, se rappelant que ce n’est qu’en elle que l’action individuelle est possible, et sans exclure de sa vie ce qui est éternel, sachant que le temps est un mystère que l’homme ne peut supporter de contempler jusqu’au moment où la vie éternelle l’aura illuminé. » (l’homme est au centre de tout et il est un acteur…)
Maxwell connaissait l’histoire de la polémique entre cartésiens et newtoniens. Pour Descartes remarque Maxwell dans la IXe édition de l’Encyclopaedia Britannica, « L’unique propriété essentielle de la matière était l’extension et la matière était une condition nécessaire de l’extension. » Pour exister physiquement, l’univers cartésien devait donc être un plénum, et la simple existence de corps apparemment séparés par une distance – comme la terre et le soleil – était une preuve de l’existence d’un milieu continu, un fluide éthéré, qui lorsqu’il n’apparaissait pas sous forme de matière solide, faisait des tourbillons où « nageaient » les corps célestes. Descartes en avait déduit une conception mécanique des interactions, interprétées comme un contact direct entre des parties différentes d’un plenum. Dans son sillage étaient nées diverses formes éthérées, expliquant chacune un type d’action différent : « les éthers, observe Maxwell dans le même article, avaient été inventés pour former les atmosphères électriques et les effluves magnétiques, pour transmettre les sensations d’une partie à l’autre de notre corps et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout l’espace ait été rempli trois ou quatre fois par des éthers différents. »
La théorie de la gravitation de Newton fut à l’origine d’une interprétation des phénomènes qui, contrairement à l’interprétation cartésienne, admettait l’action instantanée de forces à distance. Selon les newtoniens, les différentes forces agissant dans la nature – introduites pour expliquer, outre la gravitation, les phénomènes dus à la chaleur, la lumière, l’électricité, le magnétisme et les actions chimiques – seraient progressivement ramenées aux attractions et répulsions instantanées et à distance entre particules de fluides différents.
Dans un contexte très influencé par le mécanicisme cartésien, la théorie de la gravitation de Newton avait suscité la vive opposition de ceux qui y voyaient un retour à une explication des phénomènes naturels par des causes occultes, vertus attractives et autres affabulations.
Cependant, observe Maxwell, la grande contribution de Newton ne fut pas « d’expliquer le processus par lequel l’action est effectuée », mais de « déterminer la manière dont l’action mutuelle entre les corps célestes dépend de leurs positions relatives » ; Newton libéra les cieux de la machine céleste dont des générations d’astronomes les avaient affublés, « balayant ainsi les toiles d’araignées du ciel ». Maxwell affirme :
« Newton était si loin d’affirmer que les corps agissent réellement les uns sur les autres à distance, indépendamment de ce qui pourrait être interposés entre eux, qu’il écrit : « Il est inconcevable que la matière brute inanimée, sans la médiation d’autre chose qui ne soit pas matériel, agisse sur une autre matière et l’affecte sans contact mutuel, comme il devrait justement se produire si la gravitation dans le sens d’Epicure était essentielle et inhérente à la matière elle-même […]. Que la gravité puisse être innée, inhérente et essentielle à la matière, de telle sorte qu’un corps puisse agir sur un autre à distance et à travers un vide, sans la médiation d’une autre chose grâce à laquelle et par laquelle l’action et la force soit transportées l’un à l’autre, tout cela donc est pour moi une si grande absurdité que je ne crois pas un homme tant soit peu compétent en matière de philosophie ne pourra jamais tomber dans cette erreur. » »


Maxwell utilise la reconstitution historique pour libérer la science des dogmes et des préjugés, et donc de favoriser le progrès. Avec Maxwell apparaît un nouveau concept en physique : le champ. Ce concept de champ se montre extrêmement fécond et conduit à formuler les équations de Maxwell, qui décrivent la structure du champ électromagnétique et gouvernent les phénomènes électriques aussi bien que les phénomènes optiques.   

L’œuvre de Maxwell consiste à s’appuyer sur une modélisation de la nature, c'est-à-dire de lancer sur la nature des filets – autrement dit des « modèles » -, pour en attraper les secrets dont les mailles sont mathématiques, tout en sachant bien que ce sont là des artifices, en ce que ces modèles ne reflètent jamais fidèlement les mécanismes qu’ils servent à représenter. Maxwell, par le maniement des artifices, entendait pénétrer plus avant dans l’intelligence de la nature et en formuler les lois fondamentales, qu’il pensait être sinon géométriques du moins structurales.
Avec Maxwell l’âge brillant et heureux de la natural philosophy anglaise s’achève où les lois de la nature avaient toutes une même facture et un même « esprit ». S’achève cette conception selon laquelle l’intelligibilité du réel repose sur l’ordonnance interne de la nature, qu’un Dieu, architecte de l’Univers, a instituée, maintient, et donne à comprendre aux hommes : dès lors, les sciences inductives permettent de parcourir toutes les classes hiérarchisées de phénomènes pour remonter, comme par une dialectique ascendante, jusqu’aux « axiomes de la nature », à partir desquels on retournerait, par une dialectique descendante, aux phénomènes les plus concrets. Cette conviction est évidemment solidaire d’une théologie chrétienne qui, dans les années 1840, cesse d’être professée par les savants les plus éminents.
L’empirisme logique, par contraste, apparaît comme un essai pour reprendre la question du fondement des lois scientifiques sur de nouvelles bases, purement humaines, sans l’espoir d’un concours de la nature. Il prend acte de la désacralisation de l’univers ou même la consomme : le pragmatisme, l’utilitarisme prennent le relais d’une natural philosophy qui, pendant trois siècles, avait débordé largement les frontières de la stricte connaissance scientifique, puisqu’elle n’avait jamais tout à fait rompu ses liens ni avec la théologie ni même, plus curieusement, avec l’esprit de l’ancienne philosophie alchimique à laquelle Newton s’était très largement intéressée, conférant ainsi à cette natural philosophy anglaise une large antériorité sur la Naturphilosophie allemande.

EINSTEIN
                                        (1879-1955)
« Ce qui du point de vue physique est réel…est constitué de coïncidences spatio-temporelles. Et rien d’autres. » Cette citation d’Einstein résume parfaitement ce qui constitue sa croyance fondamentale qu’il existe une réalité physique indépendante du physicien et que la tâche de celui-ci est de mettre en évidence, grâce à ses capacités de déduction, le monde réel, objectif. C’est cette croyance qui l’a conduit, entre autre, à développer une énergie intellectuelle remarquable, pendant dix ans, pour obtenir en 1915 sa loi de la Relativité Générale. C’est aussi cette croyance qui l’a conduit à être un opposant farouche de la physique quantique probabiliste, (physique naissante à partir de 1920 du monde microscopique), jusqu’à son dernier souffle
Il faut dire que la loi de relativité générale est une des plus belles constructions de l’esprit. Après avoir résolu le problème soulevé par l’invariance de la vitesse de la lumière en 1905 grâce à sa théorie de la relativité restreinte (équivalence de tous les référentiels inertiels), Einstein prolonge sa conception intellectuelle d’un monde réel indépendant des conditions de son observation, en affirmant que les lois de la nature ne doivent pas dépendre des conditions de son observation, c'est-à-dire que ces lois sont invariantes quelque soient les points de vue variés des physiciens.
Etant donné la force et je dirais la beauté de cette loi fondatrice on peut comprendre qu’Einstein a particulièrement valorisé outre mesure le rôle de la pensée a priori, de l’invention libre par rapport aux contingences factuelles. En de nombreuses occasions il n’a pas hésité à réaffirmer cette profonde conviction :
« La science n’est pas une collection de lois, un catalogue de faits non reliés entre eux. Elle est une création de l’esprit humain aux moyens d’idées et de concepts librement inventés. Les théories physiques essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi, nos constructions mentales se justifient seulement si, et de quelle façon, nos théories forment un tel lien. »
De même que l’expérience n’a pas la primauté sur la théorie lorsque celle-ci est en gestation :
« L’expérience peut, bien entendu nous guider dans notre choix des concepts mathématiques à utiliser, mais il n’est pas possible qu’elle soit la source d’où ils découlent. […] C’est dans les mathématiques que réside le principe vraiment créateur. En un certain sens, donc, je tiens pour vrai que la pensée pure est compétente pour comprendre le réel, ainsi que les Anciens l’avaient rêvé. » (Conférence d’Oxford, 1933)
Ou encore :
« C’est seulement la théorie, c'est-à-dire la connaissance des lois naturelles, qui nous permet donc de déduire, à partir de l’impression sensorielle, le phénomène qui se trouve à la base de notre observation. » 
Selon lui l’autorité d’une théorie peut s’imposer même si elle se trouve contredite par des faits observés :
Une anecdote confirme l’idée que pour Einstein la théorie était au-dessus de l’expérience. Apprenant en 1919 les résultats d’une observation astronomique qui confirme sa théorie de la relativité générale, il reste froid : « Je le savais. – Et si les mesures des astronomes avaient contredit votre théorie ? lui demande-t-on. – J’en aurais été bien fâché pour le cher Bon Dieu : la théorie est juste. »
En fait il est assez fréquent de rencontrer ce type d’affirmation excluant le moindre doute chez les physiciens car ils sont tellement convaincus de la cohérence de leur construction intellectuelle, voire de leur valeur esthétique, que pour eux-mêmes l’apport d’une confirmation expérimentale est totalement superflue.
Dans le cas d’Einstein il faut noter que certaines de ses certitudes lui ont joué des drôles de tours. Ainsi lorsque les deux physiciens Lemaître et Friedman, qui avaient rapidement compris l’intérêt que représentait sa loi de R.G. pour l’étude du Cosmos, lui rapportent que sa loi met en évidence l’évolution de l’espace-temps (c.-à-d. du cosmos), susceptible de contraction ou d’expansion, Einstein ne l’accepte pas. Il en est choqué car cela remet en cause son idéal de représentation du monde. Convaincu qu’il est que l’Univers est immuable, éternel, il décide d’éliminer de ces équations les conséquences révélées par ces deux collègues et n’hésite pas à modifier sa loi en introduisant après-coup, arbitrairement, sa fameuse constante cosmologique : λ. Einstein introduisit donc une nouvelle force d’«anti-gravité » qui, à la différence des autres, ne provenait pas d’une source particulière mais était élaborée dans le processus même de structure de l’espace-temps. Lorsqu’il finira par admettre la réalité de l’expansion comme conséquence de sa théorie il renia du même coup sa constante cosmologique.
Les théories de la relativité d’Einstein qui élargissent en deux temps (1905, 1915) la validité du principe de relativité constituent évidemment moins une remise en cause de la physique classique que son achèvement et son couronnement. Le principe de relativité tient compte du fait que tout observateur est situé dans l’espace. Du point où il est situé, l’observateur conserve son extériorité : l’état du monde demeure parfaitement indépendant du regard qui se trouve, ou non, posé sur lui. Le mot « observateur » employé (après coup, seulement à partir de 1936) par Einstein est à cet égard révélateur : il maintient l’idée d’une contemplation sans action, d’une connaissance purement objective, conformément à la vision qui donne l’impression de passivité.
On sait que le principe de relativité (« il existe des points de vue équivalents sur le monde ») est ce qui définit l’objectivité de la physique classique. « Je » n’est pas un élément singulier ; « je » appartient à une classe d’équivalence et ne se définit que de cette appartenance ; le « je » de la conscience est remplacé par une classe de sujets ; autrement dit, le sujet de la science n’est pas singulier mais multiple (souvenez vous du cours sur Kant, pour qui le sujet transcendantal est un sujet humain générique). Cette forme d’objectivité soumet les apparences mises sous forme algébrique aux contraintes d’invariance par changement de point de vue à l’intérieur de la classe d’équivalence (contraintes qui sont, elles, d’essence géométrique)[1].
Une des conséquences les plus remarquables à propos de la relativité restreinte c’est l’élimination du maintenant de la construction conceptuelle du monde objectif. « Pour nous, physiciens croyants, dit Einstein (en 1955), la séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle. »
Cette affirmation d’Einstein doit être comprise comme l’affirmation la plus nette qu’il existe une réalité physique, objective, et une possibilité de connaissance, de décryptage, de cette réalité sans que le sujet pensant ne laisse la moindre empreinte de sa subjectivité… de sa présence. Les physiciens contemporains (très, très, majoritaires) qui partagent cette conception philosophique affirment ce principe de l’exclusion du sujet dans les connaissances produites, par des expressions sans nuances, voire intransigeantes, du type : « le fait que le passage du temps (le maintenant) ne corresponde à rien dans la réalité physique… ».
Or annuler toute spécificité au « maintenant », c’est annuler le « présent » c'est-à-dire la « présence » explicite du sujet doué de la faculté de penser qui investit avec ses moyens propres le monde qui l’implique et/ou dans lequel il se trouve impliqué.
Il vaudrait la peine de creuser cette question de cette impérative éviction du sujet qui constitue un véritable leitmotiv pour Einstein, le savant : « Je crois, avec Schopenhauer, écrit-il, que l’un des motifs les plus impérieux qui conduit les hommes aux arts et à la science est la fuite de la vie quotidienne avec sa douloureuse cruauté et sa sécheresse sans espoir. » Mais aussi, si je peux me permettre, leitmotiv pour la personne intime, quand Einstein écrit à son ami H. Broch : « Ce livre me montre clairement ce que j’ai fui en me vendant corps et âme à la Science : j’ai fui le JE et le NOUS pour le IL du il y a. » Le livre en question était la ‘La Mort de Virgile’, cadeau offert par cet ami, H. Broch, et Einstein exprimait à la fois, dans une lettre de remerciement, la fascination et la résistance acharnée suscitées par la lecture de l’œuvre. On pourrait rappeler avec une dose raisonnable d’ironie qu’un individu, un sujet, qui fuit, résiste, est toujours extrêmement là, présent,… à son insu, à son corps défendant… Marie-Antoinette Tonnelat : scientifique et femme de lettres, avait qualifié avec indulgence et poésie, « ce troc de l’irisation du ‘je’ et du ‘nous’ par le dépouillement du ‘il y a’ », mais selon elle, il fallait aussi en payer le prix. D’après son expérience, en guise de conclusion, elle n’hésite pas à affirmer : « Cette propulsion négative est, néanmoins, certainement beaucoup plus fréquente qu’on ne le dit. »
Alors qu’Einstein contribue, d’une façon déterminante, à renforcer le postulat de la physique classique du clivage irréductible du rapport sujet/objet, il contribue notoirement à l’avènement d’une physique nouvelle de l’infiniment petit qui, avec la théorie des quanta, propose une mutation radicale. Or la mécanique quantique oblige à réviser d’une manière drastique la question de l’objectivité scientifique.
Entre 1918 et 1933 les physiciens ont vécu une expérience qui a profondément modifié leur conception du monde : la construction de la théorie quantique. Dans cette théorie la « réalité » quantique suppose par sa nature même une interaction avec les instruments qui la mesure. Le problème de l’objectivité est posé dans le contexte quantique car le système observé n’est pas totalement indépendant (sur le plan ontologique) du système observateur. La conception classique du rapport sujet/objet ne convient plus dans ce contexte. Donc l’un des bouleversements majeurs apportés par la théorie quantique est l’idée que la séparation entre sujet et objet n’est pas aussi claire que telle qu’elle était admise dans le domaine classique et en particulier un phénomène ne saurait être décrit indépendamment de son observation.
Le débat qui s’est instauré entre Einstein et Bohr jusqu’en 1935 fut l’un des grands débats scientifiques de l’histoire de la physique. Il s’est agi d’un débat par lequel des conceptions philosophiques diamétralement opposées se sont confrontées, sans jamais se rapprocher, au sujet de problèmes fondamentaux de la physique.
L’opposition entre Einstein et Bohr porte sur le destin des concepts des théories classiques. Selon Bohr les conditions d’expérimentation font partie de la définition même du phénomène quantique, car elles exercent une influence incontrôlable sur le processus étudié.
Selon Bohr, les concepts de la physique classique qui servaient à déterminer la « réalité physique », à savoir la localisation spatio-temporelle de l’objet, la conservation de son énergie (qui est la formulation physique du principe de causalité), la continuité de son évolution, et l’indépendance de son comportement par rapport à celui qui l’observe, volent presque tous en éclats en mécanique quantique, sauf le principe de conservation de l’énergie. En conséquence la réalité physique est ramenée à nos rapports opérationnels avec elle, au-delà de laquelle la science n’a plus rien à connaître. Dans sa formulation même, la théorie quantique ne dit pas comment le monde est, mais comment il répond aux sollicitations. Les concepts physiques tirent leur seule légitimité de leur capacité à « couvrir la situation expérimentale. »
Einstein est d’emblée très méfiant vis-à-vis de l’aspect irréductiblement statistique des prédictions de la mécanique quantique. Selon lui, une telle théorie est incomplète et ne peut être que provisoire, mais elle ne peut jamais être considérée comme fondamentale. Cette forte conviction est résumée dans l’expression exprimée en 1926 « Dieu ne joue pas aux dés », et il n’en démordra pas. Einstein ne se résoudra jamais à abandonner le modèle classique de la description des phénomènes physiques. « Il rejetait la Mécanique Quantique, constate Born, et ce sans argumentation, se fondant plutôt sur une voix intérieure. »
Le problème central du débat entre Bohr et Einstein se porte sur la façon dont nous pouvons appréhender la « réalité physique ». A la question : « Peut-on considérer que la mécanique quantique donne de la réalité physique une description complète ? », alors qu’Einstein répond « non » à cette question, Bohr y répond par l’affirmative. L’expression de leur divergence culminera lors des 5e et 6e congrès de Solvay, en 1927 et 1930. Par la suite, ni Bohr ni Einstein ne reviendront sur leur position. Einstein cherchera en vain la théorie qui doit selon lui servir de fondement à la mécanique quantique dans un approfondissement de la théorie de la relativité générale, qui, ne l’oublions pas, est une théorie continuiste. Jusqu’à sa mort, en 1955, il se refusera à la révision radicale de la représentation de la réalité physique. Dans une lettre à Schrödinger en 1928, Einstein écrit : « La philosophie (ou la religion) lénifiante de Heisenberg et Bohr est subtilement agencée de manière à fournir, provisoirement, à celui qui y croit de profonds coussins dont il peut difficilement s’extirper. Laissons-le donc s’y reposer. » La philosophie de Bohr viole pour lui un idéal de représentation du monde physique qu’il exclut d’abandonner. Bohr insiste sur la prégnance du langage de la physique classique, et Einstein sur l’idéal de connaissance qu’elle représente.


BOHR                                            
                          (1885-1962)                                         
                                                                 
La photographie ci-dessus d’Erhenfest, nous permet d’imaginer l’un des plus grands débats de la physique du XXe siècle. Nous y découvrons une alchimie particulière de comportements : le sentiment d’appartenir à un groupe qui s’occupe de sujets importants et une attitude entre interlocuteurs empreinte d’une certaine bonhomie civilisée, bien intentionnée et réservée.
Il ne fait aucun doute que Bohr a joué un rôle primordial pour fonder la théorie quantique et que face au scepticisme ou à l’opposition d’éminents scientifiques tels que Planck, Einstein, de Broglie, Schrödinger…, on peut dire que les écoles de Copenhague et de Göttingen (Bohr, Heisenberg, Born…) ont fini par imposer et légitimer leurs réponses pessimistes aux questions du type : « Est ce que les objets atomiques existent indépendamment de toute observation humaine et, le cas échéant, est-il possible à l’homme d’interpréter correctement leur comportement ? »
Heisenberg a lui aussi largement contribué à développer une philosophie pessimiste sur nos possibilités, en tant qu’êtres humains, de donner une description dans l’espace et dans le temps de la réalité des atomes. Il dit que le postulat d’une réalité physique existant indépendamment de l’homme n’a pas de signification. Il affirme aussi que le seul but de la physique c’est de prévoir correctement les résultats expérimentaux. Au besoin d’Einstein et de de Broglie d’avoir, par exemple, une représentation intuitive et causale des phénomènes physiques élémentaires, Heisenberg utilise les mathématiques comme force créatrice directe.
Bohr a été fortement influencé durant sa jeunesse par un cercle de philosophes épigones de Kierkegaard (philosophe danois 1813 – 1855 souvent présenté comme le père de l’existentialisme) et un père professeur de physiologie à l’université, avocat du point de vue téléologique (téléologie : étude de la finalité) dans l’étude de la physiologie et opposé aux tendances matérialistes en science. La formation intellectuelle du jeune Bohr n’a pas pu échapper à l’influence de l’existentialisme et cela l’a probablement prédisposé à accepter de renoncer à l’idée « que le but de la physique soit de trouver comment est faite la nature » et accepter modestement que : « la physique est seulement concernée par ce que l’on peut dire sur la nature ».
Ses positions sur le problème de la causalité ont évidemment ébranlé le socle des convictions des physiciens classiques : « Ce développement de la physique nous a obligés à changer radicalement notre attitude en face de la description de la nature. Ce qui met cela peut-être le plus clairement en évidence, c’est le fait que le principe de causalité, regardé jusqu’alors comme le fondement indiscutable de toute interprétation des phénomènes naturels, s’est révélé un cadre trop étroit pour embrasser les lois toutes particulières qui régissent les processus atomiques individuels. »
Hoffding un des membres influent du cercle des philosophes de la jeunesse de Bohr a écrit en 1928 « … un article de N. Bohr m’a spécialement causé une grande joie. Il déclare qu’il a trouvé dans mes livres des idées qui ont aidé les savants dans « l’entendement » de leur travail et ont été par-là d’un réel secours. » Peu après il écrit encore : « J’ai eu des entretiens très intéressants avec N. Bohr, spécialement sur l’irrationalité apportée dans la physique par la théorie des quanta. »
Il est certain que Bohr n’a pas pu contribuer efficacement à fonder une nouvelle physique uniquement sur des considérations purement factuelles fournies par celle-ci, à un certain moment il dut prendre parti et cela a impliqué qu’il fut préalablement habité par des convictions « philosophiques » qui lui permirent d’adopter et de faire partager une nouvelle façon radicale de penser ce qu’un physicien peut prétendre savoir sur la nature. Renoncer aux préceptes de la physique classique et demander à ses pairs d’y renoncer, expose celui qui en prend l’initiative et Bohr n’a pas hésité à le faire. « Certes, l’interaction finie entre objet et dispositif de mesure conditionnée par l’existence du quantum d’action entraîne – à cause de l’impossibilité de contrôler la réaction de l’objet sur l’appareil de mesure, lors d’une expérience – la nécessité d’un renoncement final à l’idéal classique de causalité et une révision radicale de notre attitude sur le problème de la réalité. »
Il est évident qu’Heisenberg a été fortement influencé durant sa jeunesse par le climat irrationaliste qui dominait en Allemagne dynamisé par un livre symptomatique « Le Déclin de l’Occident » de Spengler (1880 – 1936) qui à l’optimisme scientiste et démocratique opposait un pessimisme aristocratique. Dans les cercles intellectuels et politiques qu’Heisenberg fréquentait, il devait s’excuser d’étudier la physique devant ses amis, sciences et causalité étant les grands ennemis de Spengler et des autres irrationalistes allemands. Il est intéressant de remarquer qu’il s’excusait ainsi en 1922, en disant que la physique allait vers un bouleversement comportant l’exclusion de l’idée de causalité et ceci bien avant qu’un seul travail contraire à la causalité ait été écrit.
Sur la possibilité de comprendre le monde, les idées de Heisenberg ont été exprimées très clairement : « Presque tous les progrès de la science ont été payés par un sacrifice, pour presque chaque nouvelle réalisation intellectuelle, les positions et les concepts antérieurs ont dû être révisés. Ainsi, d’une certaine façon, l’accroissement des connaissances a réduit la prétention du savant à comprendre la nature. » Pour lui la physique théorique était essentiellement une activité humaine dont le seul but était de prédire des résultats expérimentaux.


ROGER  PENROSE
 
R. Penrose est professeur de mathématiques à l’université d’Oxford et a notamment travaillé avec S. Hawking à l’élucidation de la structure de l’Univers. Ses recherches ont inspiré certains artistes, entre autres M.C. Escher. Il est l’auteur de plusieurs livres dont, traduits en français : ‘L’esprit, l’ordinateur et les lois de la physique’ (1992), ‘Les ombres de l’esprit : à la recherche d’une science de la conscience’ (1995) ; en collaboration avec S. Hawking, ‘La nature de l’espace et du temps’ (1997), enfin en 2003 : ‘Les deux infinis et l’esprit humain’.

R. Penrose est internationalement reconnu comme un des mathématiciens contemporains les plus doués. Ses travaux de recherche ont toujours été fermement inscrits dans un contexte réaliste de la physique, essentiellement en astrophysique et cosmologie. On peut constater à travers ses travaux qu’il a tendance à interpréter et expliquer avec les moyens de la géométrie les propriétés des objets et des phénomènes qu’il met en évidence ou qu’il s’approprie. En conséquence, on peut déclarer qu’il a un très grand sens de la géométrie.
Penrose affirme sans restriction son adhésion à une philosophie platonicienne.
Cette philosophie est chez lui un préalable toujours explicite et une référence constante dans sa activité scientifique : « D’une certaine façon, les nombres naturels sont déjà « là » ; ils existent quelque part dans le monde platonicien et nous avons accès à ce monde par notre capacité d’attention aux choses. Nous n’aurions pas cette aptitude si nous étions des ordinateurs dépourvus d’esprit… »
Plus généralement, R. Penrose considère que les mathématiciens découvrent des vérités qui, pour l’essentiel, sont « déjà là » - des vérités dont l’existence est tout à fait indépendante des activités des mathématiciens.
 « Le théorème de Gödel montre que ce point de vue [celui des formalistes] n’est pas réellement tenable dans le cadre d’une philosophie fondamentale des mathématiques. La notion de vérité mathématique excède le concept même de formalisme. Il y a quelque chose d’absolu et de « divin » dans la vérité mathématique. [C’est ce dont il est question dans le platonisme mathématique dont on a parlé à la fin du chapitre précédent.] Tout système formel particulier a des caractéristiques de « fabrication humaine ». De tels systèmes ont bien sûr des rôles très importants à jouer dans les discussions mathématiques, mais ils ne sont qu’un guide partiel (ou approximatif) vers la vérité. La vérité mathématique réelle va au-delà des constructions fabriquées par l’homme.[1] »
Penrose veut être convaincant et il est sans concession quant à la primauté d’un monde platonicien : « Il est difficile pour bien des gens de concevoir qu’un « monde platonicien » puisse exister en soi. Ils préfèrent voir dans les concepts mathématiques de simples idéalisations du monde physique, de sorte qu’à les en croire le monde mathématique émergerait de celui des objets physiques

En fait, ce n’est pas ainsi que je conçois les mathématiques ni la façon dont, pour ce qu’il me semble, la plupart des mathématiciens et des théoriciens de la physique pensent le monde. Ils le voient d’une manière nettement différente, comme une structure que des lois mathématiques intemporelles gouvernent avec précision. Ainsi croient-ils qu’il convient de concevoir le monde physique comme émergeant d’un monde des mathématiques, lui-même intemporel.

 
Ainsi à propos de la théorie de la Relativité Générale, R. Penrose affirme : « Ce qui compte est que la structure mathématique est ici même, dans la Nature ; personne ne l’a imposée à la Nature, Einstein a révélé quelque chose qui était présent. [ …] Il s’agit là d’un cas très pur… »
D’après la figure ci-dessus la totalité du monde physique peut en principe être décrite en termes mathématiques. Le monde physique se comporte selon les mathématiques.
         Penrose  considère que le théorème de Gödel est incontournable.
Plus précisément il dit qu’il est sans faille.
A la question : Est-il possible de fonder mathématiquement les mathématiques ? Est-il possible de prouver mathématiquement leur cohérence ? Le théorème de K. Gödel répond négativement.
La démonstration fut publiée en 1931 et les résultats de Gödel ont eu un grand retentissement.
- Premièrement, toute théorie formelle contenant l’arithmétique donne lieu à des propositions indécidables – c’est-à-dire dont il est impossible de montrer la validité ou la fausseté à l’intérieur de la théorie en question.
- Deuxièmement, la cohérence d’une telle théorie est impossible à justifier par les seuls moyens de la théorie.
Cela veut dire que les mathématiques ne peuvent s’en remettre, une fois pour toutes, à une collection d’énoncés qui assureraient leur pérennité. L’axiomatique de l’arithmétique est incomplète : toute vérité arithmétique ne peut en être déduite. Cette incomplétude est sans remède. Cela signifie que la vérité ne peut être enfermée dans un système symbolique et que celui-ci ne peut en aucun cas se constituer en domaine autonome et encore moins absorber en son sein la pensée en entier. L’incomplétude des mathématiques implique d’emblée l’incomplétude des sciences physiques.
            On peut en déduire que les mathématiques sont sans fondement absolu. Elles doivent toujours être insérées dans un monde qui leur est extérieur, c’est-à-dire que le cordon ombilical avec la pensée créatrice du mathématicien (ou des mathématiciens) qui énoncent les axiomes fondateurs ne peut être rompu.
Je fais partie de ceux qui se réjouissent à l’idée que le souffle de la pensée créatrice du mathématicien qui décide d’une option, fait un choix, quand il énonce un axiome, puis élabore un ensemble de lois et de propriétés logiques, ne puisse jamais être pris dans le filet d’un algorithme quel qu’il soit.  
            On peut interpréter les résultats de Gödel comme apportant la preuve que les concepts et les lois mathématiques sont le fruit d’une production de l’intelligence humaine et rien que cela ! Et que c’est au ras des facultés créatrices de l’intelligence humaine extraordinaire que les mathématiques déploient leur légitimité. Dans le même sens O. Rey nous dit : « Les résultats de Gödel montrent que les mathématiques ne peuvent se clore sur elles-mêmes, qu’elles ne peuvent vivre dans l’autarcie d’un système formel, que la pensée mathématique garde contact avec la pensée tout court.[2] »
            Toutefois d’autres interprétations sont développées et on s’arrêtera plus particulièrement sur celle de R. Penrose. Pour lui, « Le concept de vérité mathématique ne se laisse pas enfermer dans le cadre d’un schéma formaliste. La vérité mathématique est quelque chose qui va au-delà du simple formalisme. Il y a quelque chose d’absolu et de « divin » dans la vérité mathématique. C’est ce dont il est question dans le platonisme mathématique. […] La vérité mathématique réelle va au-delà des constructions fabriquées par l’homme. »
            Quelles sont les conséquences d’une métaphysique platonicienne radicale telle que celle prônée par Penrose ? Où cela conduit d’affirmer que la ‘vérité mathématique réelle’ est certes définitivement inaccessible à l’homme (parce qu’il ne pourra jamais concevoir un formalisme qui permettrait de la saisir dans sa totalité) mais cette ‘vérité mathématique réelleest  quand même … là-haut, inaccessible, perchée dans le ciel divin du platonisme ?
            L’acte de foi de Penrose à propos de l’existence d’un monde platonicien des mathématiques le conduit à inclure le monde physique dans celui des mathématiques voire de le subordonner au Logos mathématique. Cela le conduit aussi à considérer que toute question relative à la physique, fût-elle parmi les plus profondes, les plus problématiques, doit recevoir une réponse par le biais d’une construction mathématique impliquant un effet physique. En conséquence, pour dépasser les apories des deux théories physiques actuelles (Relativité Générale et physique quantique), il n’hésite pas à affirmer : « Non seulement j’affirme que nous avons besoin d’une physique nouvelle, mais aussi que celle-ci doit s’appliquer à l’action du cerveau. » et on peut considérer que son programme de recherches comprend les trois thèses suivantes :
1-      l’activité du mental peut être abordée de manière scientifique ;
2-      les idées de la mécanique quantique sont pertinentes pour le problème des relations du corps et de l’esprit ;
3-      le problème de l’actualisation des potentialités en mécanique quantique est un vrai problème, qui ne peut être résolu sans modifier le formalisme de la théorie.

On aboutit donc à une situation extrêmement paradoxale, plus R. Penrose situe dans les altitudes inaccessibles et divines les vérités mathématiques platoniciennes plus l’être humain et ses facultés cognitives, seraient réductibles aux schémas de son physicalisme.


[1] In ‘L’esprit, l’ordinateur et les lois de la physique’, p. 120, InterEditions.
[2] Olivier Rey est professeur de mathématiques à Polytechnique et chercheur au CNRS.
*Physicalisme : doctrine émanant du Cercle de Vienne à partir de 1931, selon les fondateurs (notamment, Neurath) : la langue de la physique est langue universelle de la science et par conséquent, toute connaissance peut être ramenée aux énoncés sur les objets physiques, y compris celle relative aux sciences humaines.

STEPHEN HAWKING

S. Hawking est reconnu comme un des plus grands cosmologistes de notre époque et un des plus brillants physiciens depuis Einstein. Né en 1942, il a étudié la physique à Oxford, et a passé sa thèse de Cosmologie à Cambridge. Successeur de Newton, il occupe à l’université de Cambridge la chaire de mathématiques, et s’est rendu célèbre pour ses travaux sur les origines de l’Univers. Il est un des promoteurs d’une théorie unitaire, combinant et unifiant la relativité générale et la mécanique quantique, voie d’accès au Graal des physiciens : la « théorie du tout ». Depuis plus de 30 ans, S. Hawking lutte contre une maladie neurologique très grave.
Citons les livres principaux qu’il a publiés : ‘Commencement du Temps et fin de la physique.’ ; ‘Une brève histoire du temps.’ ; ‘La nature de l’Espace et du Temps’ (avec R. Penrose) ; ‘L’Univers dans une coquille de noix’.

Dans le livre ‘La nature de l’Espace et du Temps’ on peut lire : 
« Ces conférences ont montré très clairement ce qui nous sépare R. Penrose et moi. Il est platonicien ; je suis positiviste. […] Je n’exige pas d’une théorie qu’elle corresponde à la réalité, parce que je ne sais pas ce que c’est. La réalité n’est pas une qualité que l’on puisse tester avec du papier tournesol. Tout ce qui m’importe, c’est que la théorie prédise les résultats des mesures. C’est ce que fait à merveille la théorie quantique… »
R. Penrose répond : « S. Hawking a mentionné qu’il était positiviste et que j’étais platonicien. Qu’il soit positiviste me convient bien, mais je crois en l’occurrence que ce qui est important c’est que je sois un réaliste. Si l’on compare notre débat au fameux débat qui a opposé Einstein et Bohr, il y a environ soixante-dix ans, il me semble que S. Hawking joue le rôle de Bohr et moi celui d’Einstein ! En effet Einstein soutenait qu’il devait exister un monde réel, non nécessairement représenté par une fonction d’onde, alors que Bohr insistait sur le fait que la fonction d’onde ne décrit pas un micro-monde « réel », mais seulement la « connaissance » qui nous est nécessaire à la formulation de prédictions. Bohr passe pour être sorti vainqueur de la discussion. De fait, si l’on en croit la dernière biographie d’Einstein par Abraham Pais (1994), Einstein aurait tout aussi bien fait d’aller à la pêche à la ligne à partir de 1925… »
Il est un sujet sur lequel S. Hawking se prononce de plus en plus souvent, sujet qui a priori, en tant que physicien, ne lui est pas spécifique, c'est-à-dire sur Dieu et sur le sens de la vie. Comme beaucoup de ses prédécesseurs et de ses contemporains, S. Hawking ne résiste pas à la tentation de chercher à repérer dans la matière scientifique et dans l’avancée des connaissances les indices qui conduiraient l’homme à mieux comprendre la pensée de Dieu : « Si nous découvrons une théorie complète […] ce sera le triomphe ultime de la raison humaine, à ce moment, nous connaîtrons la pensée de Dieu. » On doit s’interroger sur ces motivations explicites, ‘connaître la pensée de Dieu’. Cette préoccupation exprimée par S. Hawking n’est pas nouvelle mais à l’opposé de par exemple, Galilée, Kepler, Newton, qui pensent que leurs recherches servent à dévoiler l’œuvre de Dieu, lui, Hawking, envisage tout simplement de le supplanter, de le détrôner : « Tant que l’Univers aura un commencement nous pouvons supposer qu’il a eu un créateur. Mais si réellement l’Univers se contient tout entier, n’ayant ni frontières ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être. Quelle place reste-t-il alors pour le créateur ? »
Est-ce que la métaphysique serait davantage l’horizon de la science que sa préhistoire ?
Qu’est-ce qui conduit S. Hawking et nombre de ses collègues à vouloir se hisser au niveau des actes et/ou des intentions de Dieu ? On peut s’interroger pourquoi certains physiciens, qu’ils soient croyants ou pas, envisagent une possible proximité avec cet Etre divin, omniscient, omniprésent, bref proximité avec cet Etre parfait. Est-ce qu’ils oublient leur condition irrémédiable d’être humain : Etre tenu, Etre déterminé ? Est-ce qu’ils considèrent que leur discipline intellectuelle transcende toutes les déterminations du genre humain ? Très probablement.
Quand Einstein fait référence, en 1926, à un Dieu, qui ne joue pas aux dés, pour in fine, récuser la mécanique quantique qui s’avère irréductiblement statistique, il développe parallèlement l’hypothèse des variables cachées. A cette époque, il considère que la mécanique quantique propose une description qui n’est que provisoire, mais dès que ces variables cachées seront identifiées tout redeviendra conforme à sa conception de l’existence d’un monde réel autonome, parfaitement saisissable dans les filets de la pensée des physiciens. Qui est ce Dieu qu’Einstein évoque pour sauver sa mise ? Evidemment ce n’est pas un Dieu d’une quelconque religion ! Einstein n’a jamais provoqué ni sous-entendu ce genre de confusion. En fait ce qu’il évoque quand il fait appel à un Dieu, c’est une position, qui se situe sur une sorte de ‘Belvédère’ sur lequel les physiciens peuvent et doivent se hisser. De là, ils ont un point de vue aérien sur le réel, sans limite, sans détermination. De là, ils acquièrent le statut d’être parfait, omniscient, omniprésent.  Parce que selon Einstein ce statut envié et nécessaire, est celui du physicien.  
Les physiciens répugnent à prendre en compte, à intégrer, dans les concepts qu’ils conçoivent les traces de leurs déterminations d’être humain. Le programme proposé par O. Rey : « Comprendre la nature des concepts physiques, solidaires de nos moyens d’accès à la réalité. », n’est pas à l’ordre du jour. Accepter par exemple que notre capacité à accéder au sens du monde serait déterminée par la succession temporelle que nous impose le mode de conception de notre pensée et notre langage, obligerait à descendre du ‘Belvédère’ de l’Etre parfait, omniprésent.  
Malheureusement il y a méprise car l’idée de déterminations est confondue avec l’idée de limites.



2 commentaires:

  1. Bonjour,
    sur Galilée, vous dites :
    "Il dégage par-delà la variation de la position et de la vitesse, l’invariant mathématique du mouvement – c'est-à-dire l’accélération. Dès lors, le monde devient mathématisable." Je ne comprends pas très bien votre première proposition, mais suppose que vous voulez dire que s'il n'y a pas variation de vitesse, le mouvement est équivalent au repos. Mais ce qui m'intéresse surtout est votre "Dès lors" qui suit. L'essentiel me paraît en effet dans ce "dès lors", dans l'équivalence mouvement uniforme/repos, un principe purement physique, qui permet de reprendre la mathématisation du monde là où Archimède l'avait laissée. Autrement dit la rupture entre science antique et science moderne n'est pas dans la mathématisation de la nature, déjà présente chez Archimède par exemple, mais dans le compréhension physique du mouvement. Qu'en pensez-vous?

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  2. Ces articles ne sont pas de moi, ils sont issus de cours d'épistémologie de l'université Denis Diderot. Bien cordialement.
    Paul-Eric Langevin

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