samedi 20 juillet 2019

Entretien avec Olivier Pagès, à l’Arcouest



Entretien avec Olivier Pagès, à l’Arcouest


L’Arcouest, Côtes d’Armor, 30 juin 2019


Olivier Pagès : Le métro me permettait d’aller directement dans le quartier latin. Toute cette bande de scientifiques et de sorbonnards, c’était cet axe nord-sud, la ligne de Sceaux, jusqu’au jardin du Luxembourg. Moi j’étais au lycée Henri IV. J’avais des copains qui étaient le fils d’un économiste et le fils du bibliothécaire qui travaillait à la bibliothèque qui jouxtait la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Paul-Eric Langevin : Ils étaient vos camarades de promotion à Henri IV, et il y avait aussi mon cousin Bernard Langevin (Tiapa). 

OP : On avait piqué les clefs, le jour de la Saint-Charlemagne, on avait piqué les clefs de la cave et on a découvert qu’on pouvait circuler sous le Panthéon. On pouvait descendre sous la rue Soufflot, on allait jusqu’au métro Luxembourg et ça continuait en dessous. Mais là, on n’avait plus les clefs.

PEL : C’était ce qui correspondait aux catacombes ?

OP : Bien oui, tout ça, c’était des catacombes.

PEL : Qu’est-ce que vous avez découvert sous le Panthéon ?

OP : Il y en a un qui s’appelait Florian Hollard.

PEL : Voilà, je vous en avais parlé de Florian Hollard, parce qu’il était ami avec mon père.

OP : Il est devenu chef d’orchestre.

PEL : Je l’ai eu au téléphone il y a quelques mois. Malheureusement, il a perdu son épouse l’année dernière. Moi, je l’ai connu quand j’étais petit. Et alors, toute cette équipe se baladait sous les rues de Paris ?

OP : Oui, dans les sous-sols de Paris. Mes deux grands-pères, Georges Pagès et Victor Auger, étaient professeurs à la Sorbonne. Mon grand-père maternel, Victor Auger, était chimiste, en chimie organique. Il avait fait ses études à Bâle, parce qu’en France, les études de chimie à son époque, c’était nul. Il avait sa chope, tous les étudiants avaient leur chope, quand ils arrivaient, on leur apportait leur pipe, leur tabac et leur chope, avec des couvercles en étain et leurs noms gravés. C’est mon petit-fils qui l’a maintenant. Son nom était gravé, Victor Auger, étudiant, en allemand. Et alors il y avait sa devise qui était gravée.

PEL : Quelle était sa devise ?

OP : « Gegessen ohne getrunken, getrunken ohne gegessen, ist gehunken », c’est-à-dire « Boire sans manger, manger sans boire, c’est être le cul entre deux chaises ». Voilà ce qui était gravé en lettres gothiques. Moi, j’ai fait de l’allemand et j’ai appris l’alphabet gothique.

PEL : Alors attendez, je reviens à propos de Victor Auger, il était professeur à la Sorbonne.

OP : Oui, il avait un laboratoire dans les sous-sols de la Sorbonne.

PEL : Et il a fait des avancées en chimie ?

OP : C’était le genre de type qui, lorsque Marie Curie avait défini le Polonium, il faisait partie de ceux qui ont cherché le poids atomique pour le mettre sur le tableau de Dimitri Mendeleïev. Ils étaient voisins à l’Arcouest. Vous voyez la maison Joliot-Curie, eh bien la maison suivante, c’était la maison Auger. Il avait un fils qui a laissé des traces importantes, Pierre Auger. On est en train de terminer le plus haut observatoire astronomique en Amérique du Sud, qui portera son nom.

PEL : C’était votre oncle ?

OP : Oui. Lorsque De Gaulle a terminé le Commissariat à l’Energie Atomique, il y avait Frédéric et Irène Joliot, et puis mes deux oncles, Francis Perrin qui avait épousé la sœur de ma mère, et Pierre Auger, le petit frère de ma mère.

PEL : Vous vous rappelez de Pierre Auger, vous vous entendiez bien avec lui ?

OP : Oh oui. Ma grand-mère me disait que je ne me rendais pas compte que j’avais hérité de certaines qualités de Pierre Auger sans le savoir. Quand j’ai commencé à faire des modelages bizarres, elle me disait que mon oncle Pierre Auger en faisait. Il représentait la France à l’UNESCO. Donc il va au Japon, il va sur le pont d’Hiroshima, voir les silhouettes des gens qui ont été photographiés par l’éclair, parce que le sol, c’est de l’asphalte qui a donc brûlé, et tous les cadavres dans toutes les positions ont été flashés, ça a laissé des traces, vous comprenez, ils sont en négatif.

PEL : C’était à quelle période ?

OP : C’était après les bombardements, juste après. Dès que le Mikado a forcé les généraux à signer la paix, et que ce sont les américains qui ont commencé à occuper Tokyo, mes deux oncles, Pierre Auger et Francis Perrin, ont été là-bas. Ils ont été aux Indes, ils ont été en Chine, ils ont été au Mexique, partout où on pouvait aller.

PEL : Donc à cette période, les scientifiques ont eu une prise de conscience et se sont mobilisés contre le nucléaire militaire.

OP : C’est la raison pour laquelle Fred Joliot a fait l’appel de Stockholm. Mon oncle Pierre Auger était un copain de Robert Oppenheimer, celui qui a dirigé les explosions dans le désert du Nouveau Mexique.

PEL : Pierre Auger a participé au projet Manhattan ?

OP : Non, il n’y a pas participé. Il était tantôt au Canada, tantôt à Chicago. Mais il était copain avec toute l’équipe. Entre eux, les Prix Nobel se connaissaient, ils savaient très bien où les autres en étaient. Quand Pierre Auger est allé voir le Mikado, je lui ai demandé s’il avait un sujet de conversation avec lui, il m’a dit oui bien sûr, les poissons des grandes profondeurs, par exemple le coelacanthe.

PEL : Ah oui, le fameux poisson presque disparu.

OP : Je vais vous dire, Fred, j’allais le voir assez souvent parce qu’il me gardait ses mégots, il n’y avait plus de tabac alors il y avait un vase dans lequel il mettait ses mégots discrètement, parce qu’Irène n’aurait pas été d’accord. Alors moi, je récupérai les mégots pour bourrer ma pipe. Quand j’arrivais, je sortais ma pipe et il me les donnait. Je lui disais je ne t’embête pas de venir comme ça ? Il me disait non parce que tu me rappelles ton oncle Pierre Auger, tu me le rappelles beaucoup et j’aime penser à lui, même si on n’a pas réussi à s’entendre.

PEL : Ils ne s’entendaient pas ?

OP : Pas politiquement, mais dans leur carrière, ils étaient en antagonisme. Mon oncle Pierre a immédiatement quitté le Commissariat à l’Energie Atomique. Il a dit : il y a un directeur c’est Fred, ce n’est même pas sa femme, puisqu’elle ne s’occupe pas de politique, et donc je sais bien qu’il se débrouillera tout seul.

PEL : Et Pierre a travaillé sur la physique atomique, puis sur l’astrophysique ?

OP : Pierre Auger a travaillé sur les rayons cosmiques. Si vous faites une recherche dans une chambre de Wilson, que vous voulez observer une particule, vous connaissez le principe d’incertitude de Werner Heisenberg, vous pouvez connaître la vitesse mais pas la position de la particule, ou l’inverse, bon ben sur les boutons dans la chambre de Wilson, il y a marqué Auger.

PEL : Et vous, Olivier, vous vous êtes formé en sciences à l’époque ? Pas du tout ? Vous lisiez des choses ?

OP : Moi, j’étais gaucher, j’étais complètement handicapé, à l’époque on m’a mis au Collège Sévigné dans une école de filles, une école très bien puisque Marie Curie y avait mis ses filles, Teissier y avait mis ses filles. Parce que là, on tolérait quelques garçons, avec leurs sœurs, ou des gars qui étaient gauchers comme moi, qui n’arrivaient pas à écrire à la vitesse de tout le monde. J’écrivais avec les lettres à part, par exemple un cercle et une barre ça peut faire un B, un Q, un D, un P, vous voyez. Bon, voilà le schéma. Un truc comme le Morse. Ca s’apprend. J’ai écrit comme ça, lettre à lettre, et pas les lettres enchaînées.

PEL : Ah oui, lettre à lettre. Vous aviez du mal à écrire des lettres enchaînées.

OP : Voilà, et quand on faisait une dictée, je n’arrivais jamais à la finir. Ce qui fait que quand je suis rentré en sixième au lycée Henri IV, avec le latin en plus. Bon j’ai fini par me débrouiller, donc abrégeons. Avant la philosophie, j’avais Georges Pompidou comme professeur de latin.

PEL : Oui, vous m’aviez dit. Et Tiapa aussi.

OP : C’est Paul Langevin, non, Jean Langevin, son fils, le père de Tiapa, qui était mon professeur de physique à Henri IV. Il était rigolo parce qu’il disait je vous préviens la chimie c’est une cuisine qui pue. Et à moi dans l’intimité, il disait mon rêve ça aurait été d’être garde forestier pour pouvoir chercher des champignons et me promener. Le jour où sa sœur, Hélène Solomon-Langevin, est sortie des camps de concentration, on est allés la chercher à la gare, elle était habillée avec le costume d’un officier allemand, une tenue militaire masculine, elle avait trouvé ça. Bon j’ai été invité naturellement chez Jean Langevin et sa femme Vige, pour déjeuner avec elle ce jour-là. Elle était en face de moi, elle avait les bras nus et on voyait ses chiffres. Elle nous a raconté la mort de sa camarade, qui a laissé son nom à une avenue de l’Opéra, Danielle Casanova.

PEL : Et la femme de Georges Politzer aussi peut-être.

OP : La Prison de la Santé, je n’y ai passé qu’une journée. Maintenant, sur l’angle de la prison, il y a la liste de tous ceux qui ont été fusillés au Mont Valérien ou là-dedans.

PEL : Oui, j’ai vu ça, rue de la Santé.

OP : Alors je connaissais bien l’Ecole de Physique et Chimie parce que j’habitais à deux cents mètres, à l’angle de la rue Claude Bernard. Et donc avec Tiapa, on descendait dans les sous-sols, on faisait le tour, sous l’endroit où Pierre et Marie Curie avaient leur hangar, c’était à côté. Et donc l’épouse de Paul, son nom m’échappe, celle à qui j’ai donné le bras pour le mariage.

PEL : Jeanne Langevin.

OP : Jeanne Langevin. Eh bien avec Tiapa, on allait goûter au premier étage.

PEL : Vous avez des souvenirs de Paul Langevin ?

OP : Très peu directement. Je me souviens qu’il fumait le cigare. Il avait une allure extraordinaire. Mais Jeanne disait qu’il brûlait tous ses draps avec son cigare. Il fumait même au lit. Alors Vige m’a montré les trois photos du Congrès Solvay, où on voit Paul Langevin et Marie Curie, d’abord tout en haut au fond et aux extrémités, la deuxième ils sont à mi-chemin et déjà plus proches, la troisième ils sont assis à côté l’un de l’autre, en bas au premier rang.

PEL : On m’avait déjà fait la remarque.

OP : Parce que Paul Langevin était un type intéressant. Mon oncle Pierre Auger et mon oncle Francis Perrin étaient aussi des personnes intéressantes. Donc je les suivais de près.

PEL : Et vous avez pris des cours avec Vige Langevin ?

OP : C’était ma marraine carrément, elle m’a adopté et elle a fait de moi un prof. Elle a dit il n’y a que ça qui rassurera ta famille, tu seras fonctionnaire. Elle-même a eu un prix de la ville de Paris.

PEL : Elle vous faisait faire du dessin ?

OP : Du dessin oui, j’étais doué pour ça. J’ai fait les cours du soir de la ville de Paris, je faisais ça avant même de passer le baccalauréat. C’était la seule manière de toute façon.

PEL : Vous avez connu le dessinateur Jules Grandjouan aussi ?

OP : Oui, je les ai tous connus.

PEL : Vous connaissiez mieux Vige Langevin que son père, Jules Grandjouan ?

OP : Oui, question de génération. J’avais Jean comme professeur, et Vige était le professeur de ma femme. C’est comme ça qu’on s’est connus. C’était sa meilleure élève en dessin, elle l’avait utilisé comme secrétaire pour taper la vie de son père, Jules. Moi, j’ai connu Jules Grandjouan, il m’a rendu visite, je lui ai rendu visite.

PEL : Quel était son caractère ? Il était très libertaire, un peu original ?

OP : Oui, c’était un anarchiste. Vous connaissez son album sur sa visite à Moscou ? Vous connaissez toutes ses œuvres ?

PEL : Quelques trucs. Je sais qu’il a fait des dessins pour le Petit Journal, pour l’Assiette au Beurre.

OP : Si vous voulez voir ses œuvres, moi je les ai sous la main, parce que Noémie Koechlin, la fille de Jean et Vige, a fait l’édition de ses œuvres.

PEL : Et alors, c’était quel genre de bonhomme, Jules Grandjouan ?

OP : Vous comprenez, pour moi, il jouait ce rôle de prophète, il me disait : tu vois on est sur ton balcon, à l’angle de ton appartement, en face du parc Montsouris, au sixième étage, vingt-trois mètres de balcon, alors voilà il se plante là, il dit : c’est ici par la fenêtre que tu vois le jour se lever et que tu salues le soleil quand il va te quitter, tu veux faire de la sculpture. Je vais te dire, la plus belle sculpture que j’ai vue, c’était au musée du Caire, c’était un bloc. C’était une femme qui accouche. Au sujet de Jacques-Olivier Grandjouan, il m’a même commandé une couverture pour un bouquin qu’il était en train de faire, il fallait trouver des caractères et des lettres.

PEL : Aidez-moi, Jacques-Olivier, c’était le petit-fils de Jules Grandjouan ?

OP : Non, le frère d’Henri et de Vige, et le fils de Jules. 

PEL : Et il était dans quoi, lui ?

OP : Jacques-Olivier Grandjouan, c’était un colosse. Il avait décrété qu’il n’aimait que la chaleur. Alors il a passé toute sa vie entre le tropique du Cancer et le tropique du Capricorne. Le plus proche de l’équateur possible. Il avait une jeunesse très anarchiste. Il devait épouser une femme riche et intelligente.

PEL : Oui, tant qu’à faire.

OP : On l’appelait Baloo et elle, Loova. C’était eux qui avaient promu le mouvement scout. Celui qui a fondé le mouvement scout, qui a été anobli par la reine d’Angleterre, vous trouverez son nom plus facilement que moi, ça me reviendra, comme il avait fait ses études d’officier, comme Churchill, aux Indes, tous les deux avaient une relique, le gammadion, qu’on appelle maintenant croix gammée, c’est la lettre gamma, la croix qu’on appelait la croix gammée. Donc cet organisme avait une publication en Suisse, chez Delachaux et Niestlé, le manuel du scout, et c’est pour ça, le V de Churchill, tout ça, ça vient des Indes, par celui-là, c’est un nom comme Orson Welles, parce que les doigts en l’air, c’est le salut du petit loup, c’est les oreilles du louveteau et on en a fait le V de la victoire.

PEL : Et lui, Jacques-Olivier ou Baloo, il a vécu aux Indes, et dans tous les coins autour de l’équateur ?

OP : Oui, il n’y a qu’à prendre la liste des lycées où il a été professeur, tout autour du globe.

PEL : Il était professeur de quoi ?

OP : Latin et didactique des disciplines. C’est pour ça qu’il est venu avec Paul Langevin en France à Paris, quand De Gaulle a demandé un rapport pour remplacer le baccalauréat, et la modification du baccalauréat a été faite par le directeur de l’enseignement supérieur, qui était mon oncle Pierre Auger.

PEL : Oui, j’ai vu que Pierre Auger avait eu des fonctions importantes au niveau de l’enseignement supérieur.

OP : C’est lui qui a imposé la propédeutique.

PEL : Et c’est lui qui a introduit la génétique à la Sorbonne, avec Boris Ephrussi et d’autres.

OP : Oui, il était très actif. Il n’a pas eu de fils, il a eu deux filles.

PEL : Ses filles sont encore vivantes ?

OP : Non, la plus âgée avait quatre ou cinq ans de plus que moi. L’autre fille a eu un cancer, à l’époque de la mort de ma femme.

PEL : Elles étaient vos cousines ?

OP : Il y avait Mariette, dite Miette, et Catherine. Catherine a été mariée à Bauer. Ils étaient d’origine juive tous les deux.

PEL : Il y avait un physicien qui s’appelait Bauer, Edmond Bauer.

OP : Bien sûr. C’était un fumeur de pipe, aussi, celui-là.

PEL : Mais alors vous Olivier, après le lycée, vous avez étudié l’art et l’histoire ?

OP : Moi, je suis rentré à l’Ecole des Beaux-Arts, à Paris, en section sculpture, j’ai fait quelques concours, quelques médailles, mais arrivé au prix de Rome, je suis monté en loge pour le prix de Rome, je faisais partie des dix, j’étais le huitième. Donc j’étais le huitième meilleur de l’école. Mais j’ai compris que je n’aurais jamais le prix de Rome, parce que je n’étais pas soutenu par mon propre patron, qui voulait que ça soit un autre qui ait le prix de Rome. Il aurait fallu que j’accepte d’aller entièrement sous la coupe du sculpteur Paul Landowski, qui était un soupirant, un amoureux de ma grand-mère. Ils étaient voisins. Il y a des photos et ils ont fait des tableaux vivants qui sont très évocateurs.

PEL : De l’érotique, en gros.

OP : Moi j’ai été le voir. Il m’a dit oui j’ai voté pour vous, mais je ne savais pas que vous étiez le petit-fils d’Eugénie Auger. Il adorait ma grand-mère. C’était avec la famille Debré.

PEL : Oui, il y avait des liens entre toutes les familles. Mais vous, par exemple, vous avez participé au prix de Rome, mais c’était pour quel type de création ?

OP : Bon, j’ai tiré un sujet où j’avais une déesse à faire, j’ai téléphoné à Hélène Joliot, la fille d’Irène et Fred, en lui disant est-ce que tu pourrais venir pour poser pour la tête, parce qu’en loge, on ne laisse entrer personne, sauf les modèles qui viennent poser nus. Alors elle s’est présentée comme si elle était un modèle. Elle est jolie.

PEL : Hélène a posé pour vous ?

OP : Oui. Donc elle est venue à l’Ecole des Beaux-Arts, elle est rentrée dans ma loge et elle a posé pour moi pour la tête de la déesse. Quelques années après, j’ai retrouvé une photo de ça. J’ai dit tiens, voilà, tu as posé pour la tête.

PEL : Pour la tête seulement ?

OP : Elle m’a regardé, elle m’a dit la tête et les genoux hein. Eh oui elle était très chatouilleuse du creux poplité, vous savez ce que c’est, c’est derrière le genou. C’est vous dire que je la connaissais quand même assez intimement.

PEL : D’accord, bon je ne vous demanderai pas plus de détails. Mais puisqu’on parle d’Hélène Joliot, je pense à Eve Curie, sa tante, parce que vous m’aviez parlé d’elle. C’était quelqu’un d’assez atypique qui s’est réalisé dans plusieurs domaines.

OP : Elle était artiste, elle était comédienne, elle était pianiste. Moi je l’ai connue, elle avait séduit mon père. Un jour, j’étais avec ma mère et mon père. Ma mère m’a dit tiens je viens de trouver dans un journal un entrefilet, qu’elle avait découpé au crayon bleu, Eve Curie en Amérique se fait élever un monument. Ce sera donc un monument hystérique. Alors là, j’ai vu mon père qui regardait le plafond. J’ai compris que c’était lui qui était visé. Un quart d’heure après, mon père est venu me retrouver dans la chambre, il m’a dit écoute il faut que je t’explique, t’as compris, ta mère en voulait à Eve Curie, parce que voilà. Un jour on était partis faire du ski, on était tous ensemble.

PEL : Oui, vous m’aviez parlé de ça.

OP : Je t’ai raconté, alors pour regarder le paysage, il y avait un téléscope. Ma mère m’a vu, on était dans la neige en ski, on s’est arrêtés, on s’est fait un petit câlin, et puis ensuite bon. Donc ma mère avait très bien compris.

PEL : Qu’il y avait anguille sous roche.

OP : Je l’ai revue, je vous ai dit, pour conclure, quand elle m’a dit : vous êtes le fils d’André Pagès. Quel excellent valseur.

PEL : Mais ce n’était pas ça que je voulais vous demander, mais plutôt à propos d’Eve en tant qu’écrivain, en tant que pianiste.

OP : Ben écoutez, je vais vous dire, elle était centenaire, elle a traversé l’Atlantique et elle est venue au musée du Luxembourg pour visiter une exposition sur les vierges noires et les vierges en bois du Massif Central. Elle m’a même dit on n’avait pas le droit de faire de l’éclairage, tout était noir, et moi à cent ans passés, je savais jamais s’il n’y avait pas une marche ou une pente, ce qui m’a un peu gâché la visite.

PEL : Elle traverse l’Atlantique pour venir voir une exposition. Mais elle venait régulièrement ? Moi, je ne l’ai pas connue. Mais j’aurais bien aimé discuter avec elle.

OP : Oui. Oh, un jour, il y avait une réception chez Fred, et je me suis dirigé vers elle pour la saluer. Elle m’a dit oh comme c’est gentil, à mon âge on me reconnait encore. Vous savez, quand les femmes sont coquettes. Clara Malraux était comme ça.

PEL : Ah oui, vous m’aviez parlé des Malraux, André et Clara.

OP : Avec sa pierre bleue. Elle la mettait à côté de son œil. Elle disait c’est le bleu de mes yeux, c’est la bague qu’André m’a offerte sur le Ponte Vecchio. Je rigolais d’autant plus que je savais que c’était elle qui avait payé.

PEL : Parce qu’elle avait plus d’argent qu’André ?

OP : Beaucoup plus. Lui, il n’avait rien. Il était beaucoup plus jeune qu’elle, il avait au moins cinq ou six ans de moins qu’elle. Elle l’a enlevé, elle a tout de suite compris que c’était un type bien.

PEL : Vous, vous les avez bien connus tous les deux ?

OP : Non, pas tous les deux. Pas lui. Clara, elle venait ici, à l’Arcouest, je lui ai fait visiter Tréguier, je me suis promené avec elle.

PEL : Alors ma marraine, Luce Eekman, a bien connu Florence Malraux, leur fille, parce qu’elles étaient au lycée ensemble. Elles étaient très amies à l’époque, elles se sont perdues de vue par la suite. Ma marraine a passé le bac au Chambon-sur-Lignon. J’ai vu aussi quelque chose à quoi vous aviez participé, c’était à propos de l’œuvre de Souanin.

OP : Elle a été élevée en Algérie, c’est une grande et belle femme.

PEL : Vous aviez échangé avec elle ?

OP : Elle me considère comme son inspirateur et son contrôleur, tout ce que vous voulez. Elle était inculte, et je lui ai dit tu as la chance d’être inculte, comme ça tu peux créer librement.

PEL : C’est génial, ça.

OP : Moi, dès qu’il est question de faire quelque chose, je sais que ça a déjà été fait.

PEL : Oui, c’est vrai quelque part.

OP : Je ne vous ai pas donné un album d’elle.

PEL : Non, j’ai trouvé ça sur internet, mais je veux bien jeter un œil. (Olivier se dirige dans son salon, pour aller chercher un album de la sculptrice Souanin.) Voilà, on a les albums. 

OP : Bon, je vais vous dire, on a arrêté l’imprimerie. C’était des notes infrapaginales, prévues, ça a été transféré à la dernière page, parce qu’il n’y a pas les notes infrapaginales. Et par-dessus le marché, ça n’a pas été corrigé, il y a plein d’erreurs. Voilà, je vous en donne un exemplaire.

PEL : Pour moi ? C’est gentil. Vous l’avez connue en quelle année, cette dame ?

OP : Il y a très longtemps. Voyez, ça c’est un menhir dressé par plusieurs hommes qui le portent au-dessus de leur tête comme si c’était un dolmen.

PEL : Ils parlent aussi de Gaëtan Gatian de Clérambault et du « Cri de la Soie ».

OP : « Le Cri de la Soie », c’est merveilleux.

PEL : Avec Marie Trintignant. 

OP : Clérambault, vous connaissez son œuvre ?

PEL : Oui, un psychiatre qui a influencé Lacan.

OP : Il a fait les photos des femmes algériennes. Professeur d’histoire du costume. C’est celui qui s’est suicidé, quand il a su qu’il allait devenir aveugle. Ca, c’est un truc en verre, c’est la Déclaration des Droits de l’Homme. Ca fait trois mètres de haut.

PEL : Et pour vous, cette artiste, c’est incontournable ?

OP : Je lui ai savonné la pente, si j’ose dire.

PEL : Et j’ai vu que Philippe Sollers avait fait des critiques, qu’il avait écrit à ce sujet.

OP : Je connais un peu ce qu’a écrit Philippe Sollers.

PEL : Vous le connaissez, lui ?

OP : Non, mais je l’ai beaucoup lu. On ne peut pas dire que j’ai tout lu. Mais je l’ai pas mal lu. Il a comme caractéristique que les femmes ne peuvent pas le blairer. Ou alors elles sont dans son lit.

PEL : Mais je crois qu’il ne peut peut-être pas non plus blairer les gens.

OP : Bon, je vais vous dire, j’ai vu un jour Françoise Cachin, la directrice de musée, séduire Sollers. Je vais vous dire comment elle a manœuvré. On sortait d’un congrès au Palais de Chaillot. Sur la terrasse du Palais de Chaillot, à haute voix : il n’y a pas quelqu’un qui pourrait me reconduire chez moi ?

PEL : C’est assez pratique, ça. C’est elle qui l’a aguichée.

OP : Il y avait Sollers qui était à trois mètres. Ben oui je ne suis pas loin, je suis avenue de l’Opéra, etc. Bon allez, il l’a embarquée. Ca, c’est deux portraits de mon second fils, celui qui est médecin, jeune et adolescent.

PEL : Vous avez deux fils, c’est ça ?

OP : Trois fils. L’aîné est capitaine au long cours, le second est médecin, le troisième est journaliste. Avec Souanin, on avait fait une exposition ensemble à Passy, j’avais exposé des choses en métal, un guitariste que j’ai vendu à un collectionneur.

PEL : C’est vous qui avez fait tout le texte ?

OP : C’est moi qui ai fait les textes. Le jour où son mari est mort, son petit-fils a ouvert le coffre-fort pour voir ce qu’il y avait dedans. Il a trouvé un paquet de lettres épais comme ça. C’était toutes les lettres que j’écrivais à sa femme. Il les gardait au coffre. Il m’a dit tu aimes ma femme, j’aime ma femme, on aime la même femme, donc il faut s’entendre, bon, tout ce que tu lui écris, elle me le donne, et je le garde pour que ça ne traîne pas, comme ça ta femme n’en entendra jamais parler. C’était un psychiatre d’enfants. Donc on s’est entendus très bien.

PEL : D’accord, donc vous avez fait des affaires. Ce sont les histoires de secrets de famille.

OP : Jusqu’à la mort de ma femme. Parce que ma femme n’a jamais pu admettre que je reçoive un coup de téléphone d’elle. Elle avait essayé une fois, ça avait déclenché une scène. Bon, elle m’appelle pour me dire de venir à l’enterrement d’un ami. Entre collègues, ça se fait.

PEL : Alors vous allez me faire une petite dédicace.

OP : Mon père, André Pagès, je ne vous en ai pas parlé. Il n’était pas commode. Il a fini la guerre comme colonel, il a succédé à l’amiral Philippe de Gaulle comme secrétaire général du syndicat d’instrumentation nucléaire français, c’est-à-dire que c’est lui qui est allé vendre les réacteurs français aux Indes et ailleurs, avec l’accord du Général de Gaulle, qui couvrait tout ça, c’est lui qui avait voulu au Commissariat à l’Energie Atomique.

PEL : Philippe, c’était son fils.

OP : Mon père a fait l’Ecole Supérieure d’Electricité (SUPELEC) avec Henri Grandjouan, tous les deux en étaient sortis. Ils travaillaient tous les deux à la Société d’Etudes pour les Télécommunications, qui agissait tellement bien que deux grosses sociétés industrielles ont décidé d’en prendre chacun la moitié, ils n’ont pas pris les deux, donc mon père s’est retrouvé en quelque sorte concurrent d’Henri Grandjouan. C’était quand même son meilleur copain.

PEL : Vous me mettez un petit mot ?

OP : Bon alors pour Paul Langevin ?

PEL : Pour Paul-Eric.

OP : Avec un c ? C’est un c ou un k ? J’ai un petit-fils qui s’appelle Erik avec un k.

PEL : Merci Olivier, c’est gentil. Alors pour la petite histoire, mon père, son père Paul l’avait appelé Paul-Gilbert. Je crois qu’il est venu à l’Arcouest une fois ou deux.

OP : Oui, c’est lui que je connaissais. Oui, oui.

PEL : Mon père m’a appelé Paul-Eric car il avait un ami qui s’appelait Eric-Paul Stekel, c’était le chef d’orchestre.

OP : Ah voilà.

PEL : Alors moi, je n’ai pas connu Stekel parce que je suis né un an après sa mort. Bon, eh bien merci Olivier pour tous ces échanges, et puis je vous fais la bise.

OP : Comme tu vois, je suis assez occupé, et naturellement avec une majorité de femmes. J’ai failli faire une carrière de portraitiste, de bustier mondain. Alors mon neveu et mes trois fils.

PEL : Alors le capitaine de bateau, le médecin et le journaliste.

OP : Lui, c’est celui qui s’occupe des voitures, de la mise en page de l’Argus automobile.

PEL : Bon je vous repasserai un petit coup de fil d’ici mon départ, et puis si vous avez un petit peu de temps, je reviendrai, sinon ce n’est pas grave. Et puis Noémie va arriver le 11, et vous m’avez dit qu’Hélène arrive le 8.



L’Arcouest, Côtes d’Armor, 3 juillet 2019


Paul-Eric Langevin : Revenons au sujet des écrivains et des artistes dont nous avions parlé. Henri Michaux prenait toutes sortes de produits, non ?

Olivier Pagès : Ben je sais qu’il a marché avec pas mal de trucs.

PEL : Ce n’était pas Paul Claudel dont nous parlions mais Camille Claudel.

OP : Bon alors Camille Claudel avait un talent extraordinaire, vous connaissez ses œuvres ?

PEL : Un peu oui. Je sais qu’elle a été l’élève de Rodin.

OP : J’ai une photo d’un travail d’elle au-dessus de mon lit.

PEL : Et c’est son frère qui l’a fait enfermer ?

OP : Elle et son frère s’entendaient très bien, mais leur mère a décrété que si sa fille était folle, il fallait l’enfermer.

PEL : Ah donc si la mère avait dit ça.

OP : Elle a dit elle est amoureuse d’un alcoolique qui va la mettre enceinte. La mère des Claudel a eu la peau de sa fille. Elle l’a fait enfermer.

PEL : Donc ce n’était pas le frère, c’était la mère.

OP : C’était la mère, ce n’était pas le frère. Lui était désolé. Il adorait sa sœur et sa sœur adorait son frère. Son amour, c’était son frère. Autant que Rodin.

PEL : Elle était très douée, elle aurait pu continuer en fait.

OP : Elle aurait pu continuer si sa famille ne l’avait pas bouclée. Elle avait même trouvé des exécutants pour des pierres précieuses et des choses comme ça. Baudelaire, alors ça c’est mon dieu ça.

PEL : C’est votre dieu.

OP : Voilà. J’ai les six volumes de la correspondance de Baudelaire. Ses collections de peinture. Vous connaissez ça ?

PEL : Moi je connais la poésie, je connais les écrits sulfureux.

OP : Bon, le jour où je passais mon baccalauréat, mon professeur de philosophie m’a dit c’est ton tour, vous allez nous parler d’un sujet susceptible de sortir à l’interrogatoire de philosophie, vous êtes libre. Tu choisis et tu nous fais ton speech. J’ai dit d’accord, l’esthétique. Ah, c’est trapu, ça. Ca n’est pas la critique du jugement esthétique de Kant, Kant l’a fait aussi. La critique du jugement mais aussi l’esthétique. Non, non, ce n’est pas Kant que je vais vous faire. Je vais vous prendre un sonnet de Baudelaire puis je vais vous faire tout mon topo là-dessus, et je l’ai fait. « Je suis belle ô mortel comme un rêve de pierre. » Tu connais ? « Les poètes devant mes grandes attitudes consommeront leurs jours en d’austères études. Mes larges yeux aux clartés éternelles. »

PEL : J’ai dû le lire.

OP : Baudelaire, moi je connaissais les Fleurs du Mal. Mon grand-père me les récitait. « Les défuntes années sur les balcons du ciel, en robe surannée ». Je vais te dire, moi j’ai fait six albums, chacun de soixante poèmes, que j’ai édités pour moi. Il y en a trois consacrés à Venise.

PEL : Vous avez une carte de Venise ici.

OP : C’est une carte de Venise, oui. Je stocke tout sur Venise. J’ai été neuf fois à Venise. 

PEL : Et vous avez fêté votre retraite à Venise, si j’ai bien compris.

OP : Oui, avec mes élèves. Deux cars. On a passé trois jours de carnaval. Quand je suis revenu, j’ai fait un décollement de la rétine et j’ai perdu trois kilos. On m’a recollé la rétine avec soixante-dix éclairs de laser.

PEL : Ouh la la, et ça, c’était ?

OP : Quand j’ai eu soixante ans !

PEL : C’est Freud qui explique ça ?

OP : Freud ? Quel rapport ?

PEL : C’est une interprétation idiote. Je vais arrêter de vous embêter.

OP : Ma mère s’est très bien occupée de ma jeunesse. Jusqu’au jour où je lui ai dit, arrête, ne me raconte pas tes rêves.

PEL : Ah ben non, ce n’est pas le principe.

OP : C’est là qu’elle a compris que j’étais adulte.

PEL : Moi, j’en ai fait une ou deux. Bon, dans le livre que vous m’avez passé, qui c’est qui mange son père ?

OP : Ben, écoutez, vous lirez, vous allez voir.

PEL : Mon père, je ne l’ai pas beaucoup connu. Bon, c’est un truc oedipien, comme par hasard. Je vais voir ça. Et puis, l’autre livre, c’est à propos de Gabrielle, l’amante de Francis Picabia.

(Olivier Pagès lit un extrait du livre.)

PEL : Moi, j’aurais voulu que vous me disiez deux ou trois mots sur la sculpture et sur la peinture, quand même.

OP : La peinture, je n’ai fait que de la peinture du dimanche. J’allais sur un motif, j’avais mon vélo solex, tout mon matériel, j’allais dans un endroit qui me plaisait. Huit jours de suite s’il le fallait, pour garder les images des paysages bretons qui me plaisaient. Il m’est arrivé deux ou trois fois de vouloir faire de la peinture pour faire de la peinture.

PEL : Vous étiez plus sculpteur en fait.

OP : Oui, je suis sculpteur, naturellement. Alors un jour, il y a une femme qui m’a demandé vous pourriez me donner une leçon ? Elle s’était acheté une belle blouse d’artiste. Elle était charmante. Alors je l’ai emmenée dans un coin de Bretagne nord, à trois cents mètres d’ici, j’ai mis nos deux chevalets, je lui ai mis une petite toile, moi j’ai pris une grande toile, et je lui ai dit vous allez faire comme moi, sur votre palette, sortir les tubes, mettre le noir, le blanc, et vous allez mettre du vert anglais numéro trois, du jaune étrusque. D’après ce que vous voyez, comme je disais à mes élèves, bon allez en gros, très loin, le ciel, d’une certaine couleur, plus bas une autre couleur, dans le lointain, à l’horizon, une troisième couleur, ensuite, les îles, ensuite des reflets, ensuite des rochers, ensuite la mer, ensuite la vase, ensuite le sable, ensuite l’herbe. Et vous allez préparer autant de couleurs qu’il y a de changements de couleurs dans votre regard. Disposez tout ce que vous voyez là sur votre palette. Mais ça, c’est de haut en bas. Mais il faut lui donner une certaine largeur aussi. Avec l’éclairage, il y a des reflets, le soleil, ce n’est pas le même, les reflets ne sont pas les mêmes. Alors j’ai fait une toile qui faisait ça de hauteur, large comme ça, la longueur de mes bras. Alors là, j’ai fait un vrai travail, intellectuellement construit, et elle a fait son petit travail comme ça. Parce que je voulais à ce moment-là faire le pédagogue. Alors il m’est arrivé aussi de faire un tout petit truc, je ne peux pas vous le montrer parce que c’est le seul tableau que j’ai donné à ma dernière petite amie, qui est photographe. Mais comme sculpteur, j’étais modeleur, j’étais tailleur de pierre. Ca, j’en ai fait une sculpture, c’est ça que je voulais vous montrer.

PEL : Mais qu’est-ce qui vous inspirait pour faire de la sculpture ?

OP : Eh ben chaque fois, ça me prend comme ça.

PEL : En gros, c’est les études, la connaissance, le savoir froid, puis le savoir chaud.

OP : J’ai appris à copier d’abord. Ensuite j’ai fait trois mille heures de nus. Autrement dit, l’anatomie des dames, je connais, il n’y a même pas besoin de les déshabiller, je les vois. Quand j’ai fait le concours de Rome, j’avais une déesse à faire, j’ai demandé à Hélène Joliot-Curie de venir. Je vous dis, il y a quelques années, j’ai retrouvé une photo de mon prix de Rome, je lui ai montré, je lui ai dit tu te rappelles tu étais venue pour poser pour la tête de la déesse. Oui, oui, et les rotules aussi. Non, il n’y a pas de recette, chacun est complètement différent. Moi, j’ai adoré cette chanteuse, celle qui avait des voix de basse, comme Hélène Bouvier. Alors celle-là, j’avais la nuque qui se paralysait, j’avais des frissons, l’extase.

PEL : Et alors donc, qu’est-ce qui vous a désinhibé ?

OP : La musique me met dans une extase. L’adrénaline dans les surrénales, ça monte. C’est comme ça. Le peintre Lapicque, voilà le genre de chose qui l’hypnotisait, lui. Le regard des fauves.

PEL : Merci pour le Vouvray, Olivier, il est très bon. Vous me disiez que vous étiez paralysé par la beauté d’une femme.

OP : Mon grand-père, Victor Auger, avec qui j’avais pas mal d’affinités, il m’a dit je ne suis resté sec que deux fois dans ma vie, une fois c’était une rousse dont le fumet ne me convenait pas.

PEL : Si ça ne convient pas, ça ne convient pas.

OP : Je l’admirais, mais à distance. La seconde, c’était un modèle d’atelier, très belle, elle s’est déshabillée devant moi, elle m’a regardé, je l’ai regardée. La statue de la beauté s’est incarnée devant moi, je ne peux pas te toucher. Je suis paralysé d’admiration.

PEL : Le choc esthétique.

OP : Je vous raconte ce que m’a raconté mon grand-père. Je ne peux vous parler que de choses qui font partie de ma formation. Sur mes trois fils, mon second fils, le médecin, est artiste et écrivain. C’est des choses très différentes, vous comprenez, je vois des fibres dans une planche d’un bois précieux. Par exemple, ça, c’est un tableau de quelqu’un, je ne sais pas exactement ce que c’est, vous voyez.

PEL : Ca, c’est chouette, ça.

OP : Ce sont des livres sur un bureau, et puis voyez, ça se transforme en une espère de désert, où il y a quelque chose qui se creuse, on ne sait pas quoi. C’est une femme qui a fait ça. Je lui ai dit, surtout, ne me dis pas ce que c’est, et je te l’achète.

PEL : Interprétation personnelle.

OP : Voilà.

PEL : Il y en a un que j’aimais bien, c’était Nicolas de Staël.

OP : Ah oui. Une partie de rugby. Vous avez lu « Le prince foudroyé » ?

PEL : Non.

OP : Bon, j’ai une amie à qui j’ai donné le bouquin, elle vient de me téléphoner. Elle était éblouie. Moi, j’ai visité son atelier, c’est un palais dans le midi, avec un escalier de chaque côté, là où il s’est tranché la gorge.

PEL : Il n’a pas sauté du haut de l’escalier ?

OP : C’est là qu’il est mort. Ca, c’est mon père et ma mère avant mon mariage. Ils s’étaient costumés pour une photo, pour faire un spectacle. Les mille et une nuits. Je vais vous dire, le docteur Mardrusse, c’était un dieu chez eux.

PEL : Ca ne me dit rien du tout.

OP : C’est lui qui a traduit les mille et une nuits. Galland, il a fait une traduction complètement émasculée.

PEL : Encore deux mots, Olivier. Si vous aviez un conseil de séduction à donner. C’est très personnel.

OP : Ben écoutez, j’ai trois fils, je leur ai toujours dit vous êtes différents, vous ne me ressemblez pas. Moi, j’ai été toujours ébloui et complètement en extase devant les femmes. Moi, je n’existe pas, mais les femmes, alors, je ne leur cache pas. Je leur dis.

PEL : D’accord.

OP : Alors voilà, celui-là, celui qui a fait ça, c’est un type qui dessinait, vous voyez comment il dessinait, ben, celui-là est mort au service militaire. Il est mort à 21 ans. Il était juif, homosexuel, pacifiste.

PEL : Il cumulait tout.

OP : Il vivait pieds nus et habillé d’une veste et d’un pantalon rouge. Moi, je l’ai connu. Il n’a illustré que deux choses dans sa vie. Une chanson de Pergolèse, et Alice au pays des merveilles.

PEL : Lewis Carroll.

OP : Un anglais adorateur des petites filles et aussi un peu homosexuel. Il y a des gens qui ont une sensibilité particulière qui n’est pas la même que celle des autres. 

PEL : Et la dernière question que je voulais vous poser, excusez ma curiosité, quels sont vos remèdes à la mélancolie ?

OP : J’ai entendu des tas d’émissions là-dessus. Je vous ai même dit que Charlie Chaplin et Churchill avaient des passages tels qu’ils étaient suicidaires.

PEL : Oui, ils avaient des idées suicidaires. Et ils se soutenaient mutuellement, c’est ça ?

OP : Un jour, ils avaient déjà une sérieuse carrière derrière eux, ils se sont connus à une grande réception, tous les deux ont quitté la réception et sont allés regarder l’océan, les pieds dans le sable. Là, ils ont fait connaissance et ils se sont fait une confidence. Alors après, chacun des deux traversait l’Atlantique pour aller soutenir l’autre si l’autre n’était pas bien. Bon, je vous indique simplement une anecdote, une chose, Churchill était élève, bouclé dans une pension fermée à clef, il voulait s’évader, après quand il était militaire, il avait été fait prisonnier, situation extrême, alors il descend dans la cave pour essayer de trouver les commandes électriques parce que tout était fermé électriquement. Dans la cave, il voit une grosse manette avec attention danger de mort. Vous savez ce qu’il a fait ? Il a fermé tout le circuit électrique. Il était dans le champ, il n’était pas les pieds isolés, il y a eu un choc électrique qui l’a expédié à trois mètres, complètement grillé, on l’a ranimé et on l’a sauvé. Il était capable de faire quand même des gestes comme ça, extrêmes. Ce bouquin, je vous dis, ça s’appelle « Deux messieurs sur la plage ».

PEL : Ah d’accord, il y a un livre là-dessus.

OP : Ca, c’est Noémie qui m’a donné ça, du temps où elle travaillait à Roscoff.

PEL : Bon je pars demain.

OP : Eh bien vous rêverez à Bréhat.

PEL : Merci pour vos confidences, c’est très riche. Allez, je vous serre la main.

OP : Bon retour.

PEL : Au revoir, Olivier Pagès.

OP : Ciao. C’est vénitien, ciao. C’est pour vous servir.

PEL : Ciao. Arrivederci.

OP : Arrivederci.

  


Olivier Pagès : professeur d’histoire de l’art, retraité, fils d’André Pagès et de Simone Auger, petit-fils de l’historien Georges Pagès par son père, et du chimiste Victor Auger par sa mère.


Paul-Eric Langevin : transcripteur, diplômé de Paris 6 et Paris 7, fils du musicologue Paul-Gilbert Langevin, petit-fils du physicien Paul Langevin et d’Eliane Montel, sa compagne.

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