lundi 13 juillet 2015

Réflexions sur Stéphane Lupasco, sa vie, son oeuvre, sa pensée (données recueillies et réunies par Paul-Eric Langevin)



REFLEXIONS SUR STEPHANE LUPASCO, SA VIE, SON ŒUVRE, SA PENSEE

Stéphane Lupasco est un philosophe franco-roumain né à Bucarest en Roumanie en 1900. Arrivé en France assez jeune, il fait sa scolarité au lycée Buffon à Paris. Par la suite, il fait des études de sciences et de philosophie, passe des certificats de sciences et une licence de philosophie. Il suit les cours de Louis de Broglie, Henri Becquerel, Paul Langevin. En suivant des cours de psychopathologie, il se lie d’amitié avec Jacques Lacan. Il passe sa thèse de philosophie en 1935 sous la direction d’Abel Rey, thèse en deux parties nommées respectivement «Le dualisme antagoniste et les exigences historiques de l’esprit» et «Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance». Il est félicité par Léon Brunschvicg qui voit en lui le «Hegel du vingtième siècle».
Il se lie d’amitié avec les intellectuels roumains émigrés à Paris : Emil Cioran, Benjamin Fondane, Mircea Eliade, Eugène Ionesco. Il épouse Georgette Ghica en premières noces, puis l’artiste peintre Yvonne Bosc en secondes noces. Entre 1945 et 1955, il est chargé de recherches au CNRS en épistémologie mais ses travaux sont jugés inclassables. En 1947, il est naturalisé français. En 1960, il publie l’un de ses essais les plus connus, «Les Trois Matières», qui sera considéré par Claude Mauriac comme un «nouveau Discours de la Méthode».
Il est aussi en contact régulier avec les surréalistes, Salvador Dali, André Breton, ainsi que l’artiste peintre Georges Mathieu. Il postule pour une chaire au Collège de France qu’il n’obtiendra pas. Au fil de la publication de ses divers essais, il développe une logique dynamique du contradictoire qui remet en cause et prolonge la logique classique aristotélicienne et la dialectique hégélienne. Il met en évidence l’importance de la notion d’antagonisme et forge la notion de tiers-inclus.
De nombreux philosophes, artistes, penseurs se sont inspirés de son œuvre. Cependant, son influence sur la pensée du vingtième siècle reste encore peu étudiée.  En 1976, une médaille est gravée à son effigie comportant sur l’autre face les formules qu’il a construites en rapport avec la notion de tiers-inclus.
Il est membre de la Société Française de Philosophie et membre, après sa mort, de l’Académie Roumaine des Sciences et des Arts. Il a fait des investigations au cours de sa vie dans des dizaines de domaines des sciences, des arts et de la connaissance. Il meurt le 7 octobre 1988 avant d’obtenir tous les éloges qu’il méritait. Dans les médias, le silence est presque total à son décès. Cependant, par la suite, de nombreux colloques autour de son œuvre auront lieu. 

STEPHANE LUPASCO DECRIT PAR SA FILLE ALDE 

Stéphane Lupasco était un penseur obsédé par la métaphysique et par la mort. C’était un amoureux de la musique et de la littérature. Il lit l’œuvre de Spinoza à 8 ans. Dans sa jeunesse, il écrit un roman, des nouvelles, des pièces de théâtre mais ces premiers essais ne seront pas conservés. Son père a été avocat et député mais meurt prématurément. Il est élevé par sa mère, pianiste et élève de César Franck. Sa mère elle-même a été orpheline très jeune.
Selon sa fille Alde, Lupasco était dans sa jeunesse un beau roumain, profond, brillant et un rien jouisseur. Dès les années 1920, il grossit et pèse bientôt 90 kilos. Selon Benjamin Fondane, il s’agissait de «l’homme le plus intelligent que j’aie rencontré». Avec Fondane, il se lance un jour dans un tour de Bretagne à vélo.
A partir des années 1950, il se passionne pour l’art abstrait, fréquente les surréalistes, est admiré par André Breton qui l’excommunie un peu plus tard, fidèle à ses habitudes. Il est ami avec Salvador Dali, qui se déclare lui-même un fervent partisan de la philosophie de Lupasco. Il rend visite à Dali et sa femme Gala en Espagne à Cadaques. Des entretiens télévisés ont lieu entre Dali et lui. Quant à Eugène Ionesco, il conseille la lecture des essais de Lupasco dans ses pièces de théâtre.
Lupasco, toujours selon sa fille, était un personnage étonnamment simple, naïf, immensément chaleureux, il aimait le rire, l’humour, avait un amour de la plaisanterie. Emil Cioran disait qu’il était «l’homme avec lequel il avait le plus ri dans sa vie». Il aimait la musique, la nature, les arbres, en particulier les chênes, la montagne, l’alpinisme, la nourriture, la boisson, le tabac, fumait la pipe, adorait la choucroute, était un grand amateur de femmes.
Il cultivait une certaine forme d’innocence, ne recherchait ni ne comprenait les questions d’argent, il était caractérisé par une fraicheur de sentiment, une absence de calcul, on pouvait dire de lui que c’était un homme libre et heureux, pour lui seules comptaient les idées, la connaissance et l’affectivité. 

STEPHANE LUPASCO DECRIT PAR SON AMI GEORGES MATHIEU 

L’artiste peintre Georges Mathieu a obtenu par Emil Cioran le numéro de téléphone de Stéphane Lupasco dans les années 1950. Ce dernier habitait près de l’Odéon à Paris. Mathieu téléphone à Lupasco et les deux conviennent d’un rendez-vous et d’un déjeuner à la Brasserie Lipp à Saint-Germain-des-Prés.
Lupasco se présente comme un homme courtois, affable et jovial. Il a une forte corpulence et fume la pipe. Il aime beaucoup la choucroute, en commande une au déjeuner, en reprendra même une deuxième. Selon lui, il doit beaucoup manger pour arriver à maigrir. C’est un érudit qui aime la vie. Selon Mathieu, c’est le premier penseur qui ose se dresser contre la non-contradiction, le principe d’identité et la notion de tiers-exclu.
Lupasco lui explique qu’il est en conflit avec Gaston Bachelard, dont il avait suivi les cours, depuis la publication par ce dernier de «la Philosophie du non», qui selon lui, reprend et pille ses propres idées.
Lupasco, qui a suivi des cours de psychopathologie en compagnie de Jacques Lacan, expose à Mathieu ses idées sur la névrose et la folie. Selon lui, le névrosé et le fou souffrent d’un manque de contradiction, alors que les gens sains qui évoluent dans la vie sont forcément pris dans des tendances et des circonstances contradictoires avec lesquelles ils doivent composer. Pour Lupasco encore, la folie et le cancer sont identiques dans leur principe, car le cancer se caractérise comme un développement sans contradiction.
Dans les années 1950, a lieu une rencontre entre Stéphane Lupasco et Norbert Wiener, mathématicien et fondateur de la cybernétique mais cette rencontre est ratée, il ne s’agit de rien d’autre entre les deux que d’un dialogue de sourds.
Pour faire simple, on dira de même que Lupasco n’a pas été influencé par le marxisme. Cependant, il a travaillé au cours de sa vie dans des domaines extrêmement variés, allant de la philosophie à l’épistémologie en passant par la physique, la biologie, la logique, la théorie de la connaissance, la critique artistique… 

LES TROIS MATIERES, L’UN DE SES PRINCIPAUX ESSAIS

Cet essai date de 1960. Il est composé de quatre chapitres, «Les trois matières», «Energie et phénomène psychique», «Microphysique et matière psychique», «Les dialectiques de l’énergie».
Il postule l’idée que la matière pourrait être caractérisée en trois formes différentes et distinctes, soit respectivement, la matière microphysique, la matière macrophysique et la matière biologique. La première d’entre elles se définit comme la matière quantique étudiée par la révolution quantique du début du vingtième siècle, et a des rapports étroits selon l’auteur avec ce qu’il nomme matière psychique.
Toute matière se présente encore sous la forme d’un système, d’une systématisation énergétique et cela à diverses échelles (quark, proton, neutron, atome, molécule, cellule, organisme vivant ou objet minéral…).
L’investigation scientifique ne se prononce pas sur la notion et la nature de l’énergie. Selon l’auteur encore, tout système énergétique est fonction cependant de forces antagonistes, antagonisme indispensable à la formation des systèmes physiques.
Un système résulte donc de dynamismes antagonistes et des équilibres entre ces dynamismes antagonistes, contradictoires mais non contraires. L’énergie n’est pas compréhensible en dehors de l’antagonisme qui lui est inhérent, ce qui met en évidence un principe d’antagonisme.
Ce dynamisme antagoniste est caractérisé par le passage d’un état de potentialisation à un état d’actualisation. La potentialisation de l’un entraîne l’actualisation de l’autre et inversement. Il y a donc passage du potentiel à l’actuel et de l’actuel au potentiel selon une égale potentialisation et une égale actualisation. Cela définit alors une algèbre logique de l’énergie. L’actualisation d’un système engendre la potentialisation d’un autre système et inversement.
Tout système se révèle par conséquent être un système de systèmes. Chaque système de systèmes est fonction de relations d’antagonisme, voire même de relations d’antagonisme de relations d’antagonisme.
On peut donc décrire la matière sous trois formes distinctes, qui définissent trois structurations différentes de l’énergie. Il y a des systèmes à antagonisme symétrique ainsi que des systèmes inverses à antagonisme dissymétrique. L’équilibre se fait de façon dissymétrique, ce qui caractérise trois systématisations énergétiques : matière microphysique, matière macrophysique et matière biologique. 
L’opposition se fait nettement entre microscopique et macroscopique. Cependant, l’auteur, qui commençait par définir deux matières distinctes, en écrivant sur une feuille de papier les relations logiques qui définissent les différentes matières, se surprend lui-même à trouver trois relations logiques fondamentales donc par-là même, trois matières.
On peut rapprocher ces définitions des notions essentielles en physique de dualité onde corpuscule, ainsi que des inégalités d’indétermination mises en évidence par Heisenberg. En particulier, lorsque la position du corpuscule s’actualise, sa trajectoire se potentialise et inversement, lorsque la trajectoire du corpuscule s’actualise, sa position se potentialise.
Il y a libération et actualisation progressive des systèmes. L’auteur met aussi en évidence l’importance cruciale du principe de Carnot-Clausius ou second principe de la thermodynamique, qui définit l’augmentation de l’entropie comme caractéristique des systèmes physiques, ainsi que l’importance tout aussi cruciale du principe d’exclusion mis en évidence par Wolfgang Pauli, qui indique que deux particules au sein de la matière ne peuvent se trouver dans un même état quantique, et donc par conséquent à la même position au même instant.
Il insiste notamment sur l’importance de ce principe d’exclusion pour la structuration de la matière biologique et donc pour l’évolution des organismes vivants. Il y a alors homogénéisation et hétérogénéisation des évènements, la notion d’homogénéisation étant à rapprocher de l’entropie et de la mort des systèmes, alors que celle d’hétérogénéisation est à rapprocher de la néguentropie et de la structuration de la vie.
Deux forces polarisantes et contradictoires sont alors essentielles : l’identité et la non-identité. Le second principe définit la transformation de la matière en énergie et en rayonnement et donc la dégradation des systèmes atomiques. Le principe d’exclusion de Pauli est responsable de la variété des systèmes, de la diversité et de la diversification énergétique contre la tendance homogénéisante de l’énergie.
L’élaboration des systèmes se fait à partir d’une dynamique de conflit. La logique énergétique est une logique du contradictoire, la notion d’antagonisme contradictoire est une donnée fondamentale expérimentale comme théorique.
Un corpuscule fait surgir un champ, l’actualisation d’un champ potentialise donc le corpuscule tout comme l’actualisation des corpuscules potentialise le champ. La dualité est constitutive de la matière, ce qui ramène aussi à l’étude de la radioactivité. La mort de l’univers serait alors une homogénéisation définitive. 
La matière vivante est constituée de systèmes de systèmes et nous pouvons définir un principe biologique d’exclusion de Pauli. L’hétérogénéisation et l’individualisation des systèmes de systèmes constitue la matière vivante et préside à sa formation et à son devenir.
L’antagonisme est organisateur et non anarchique. Les processus de mort sont, à l’opposé, des processus d’homogénéisation cellulaire. Les transformations énergétiques hétérogénéisantes forment les systèmes vivants. L’antagonisme a lieu à tous les niveaux : chimique, physiologique, neurologique, hormonal…
L’antagonisme biologique donne le pas à l’hétérogène sur l’homogène, aux variations sur les invariants. Trois systèmes peuvent être décrits : les systèmes biologiques, les systèmes macrophysiques et les systèmes microphysiques.
Il y a une coexistence inhibitrice des deux, à la source et au croisement, ces trois points de vue constituant les trois matières mises en évidence. La notion d’opposition entre corps, matière et vie peut être repensée dans ces termes, tout système est un système de systèmes antagonistes, il y a toujours du physique là, du biologique ici, les systèmes énergétiques antagonistes sont plus ou moins potentialisés.
La causalité elle-même peut être repensée car il n’y aurait pas qu’une seule causalité mais trois branches causales, trois rouages dynamiques profonds du processus de causalité. Pour un système macrophysique, il y aurait alors causalité par actualisation de l’homogénéité, pour un système biologique, causalité par actualisation de l’hétérogénéité, et pour un système microphysique, double actualisation et double potentialisation.
On pourrait alors postuler l’existence d’un univers antagoniste du nôtre, un anti-univers et l’auteur imagine cela avant même la découverte de l’électron positif ou positron en 1957. Pourrait-on de même postuler l’existence d’un troisième univers?
Le système neuropsychique se complexifie chez tous les animaux pour arriver à un niveau de complexité maximale chez l’Homme. On peut faire des liens très étroits entre un système neuropsychique et un système microphysique. Il y a effectivement des analogies profondes entre l’expérience microphysique et l’expérience psychique, les données physiques et biologiques et la virtualité psychique.
On peut mettre en évidence des couples d’opposés : invariant et variant, même et autre, homogène et hétérogène, semblable et dissemblable, monotonie et changement, unité et multiplicité, compatibilité et exclusion. Il y a une causalité énergétique d’antagonisme. Tout refoulement est l’œuvre d’actualisations antagonistes. Tout défoulement est une actualisation qui provoque des refoulements antagonistes. Toute tension entraîne un relâchement. Toute désagrégation n’est possible que par une agrégation antagoniste.
Les trois matières sont trois orientations divergentes qui sont en lutte, en conflit inhibiteur, selon des antagonismes et une contradiction croissante. La logique classique et l’épistémologie classique définissaient les notions d’identité, de non-contradiction, de tiers-exclu, de causalité, de finalité, d’induction, de déduction. La logique nouvelle doit travailler avec la non-identité, la contradiction, le tiers-inclus, les causalités multiples.
Il y a eu de nombreuses tentatives d’explication du phénomène psychique, les doctrines anciennes allant de celle d’Héraclite dans l’antiquité à celle de Bergson au début du vingtième siècle, jusqu’à la phénoménologie de Husserl et celle de Merleau-Ponty. La causalité est définie par la matière qui régit et forme cette causalité.
On a défini progressivement l’âme, la conscience, l’inconscient, l’inconscient collectif. La matière du physicien, elle, offre une résistance, une permanence, une certaine configuration, une certaine structure, des lois logiques, l’utilisation des notions d’induction et de déduction.
La psychologie, elle, peut être décrite en termes psycho-physiques, en termes de biologie mécanique, dans les termes des sciences physico-chimiques. Mais qu’est-ce qui distingue le déterminisme psychique du déterminisme physique?
Carl Gustav Jung est allé, selon Lupasco, au-delà des problèmes de la sexualité freudienne et des réalités sociologiques. L’auteur, lui, se pose la question suivante : que signifie aujourd’hui la notion de matière? Quelle acception a ce terme? Il répond à cela qu’elle a trois acceptions différentes, la matière macrophysique, la matière microphysique et la matière biologique. La matière macrophysique est la matière brute, inanimée, régie par les lois de la physique classique. La matière vivante peut être comprise de façon empirique. La matière microphysique est régie par la physique des quanta.
Rappelons alors l’équivalence entre matière et énergie mise en évidence par Albert Einstein. Tout dans la matière se réduit-il alors à de l’énergie? Un élément est défini comme étant un système énergétique. La matière est un échafaudage de systèmes de systèmes énergétiques.
L’importance du second principe d’une part, du principe d’exclusion d’autre part peuvent amener aux conclusions suivantes selon l’auteur : l’univers se meurt dans la lumière. La lumière c’est la mort, la mort c’est la lumière. Il existe un principe antagoniste de ce second principe d’augmentation de l’entropie, une hétérogénéisation qui se dresse contre l’homogénéisation, une énergie antagoniste de celle qui impose l’augmentation de l’entropie, et c’est le principe d’exclusion de Pauli.
La diversification et l’individualisation des édifices chimiques et biologiques n’est possible que grâce à ce principe d’exclusion. Pauli lui-même ne lui voyait pourtant aucune justification logique. Le principe de Clausius et le principe de Pauli indiquent les deux articulations fondamentales de l’énergie. Un certain dynamisme engendre un dynamisme antagoniste, une actualisation engendre une potentialisation et à son tour, une potentialisation engendre une actualisation. La chute des corps en est un exemple simple.
Il n’y a pas de dynamisme sans dynamisme antagoniste. Deux dynamismes homogènes ne créent pas d’antagonisme, deux dynamismes hétérogènes créent un antagonisme. C’est la logique dynamique du contradictoire.
Tout comme on peut passer d’une théorie classique des ensembles à une théorie générale des ensembles, on peut faire le pas d’une conception classique de la logique à une logique dynamique du contradictoire. La logique classique est une logique de l’homogène, on peut dès lors définir une logique de l’hétérogène et même une troisième logique.
Un dynamisme donné engendre un dynamisme antagoniste. Il n’y a pas de systèmes possibles sans dynamismes antagonistes. Il s’agit de l’étude des différentes systémogénèses. On peut partir du noyau pour aller vers l’atome, la molécule, le système de molécules, l’être vivant, le système solaire, la galaxie, et ainsi de suite, tous les objets astrophysiques, amas, amas d’amas,…
La cybernétique a aussi intéressé l’auteur. Tout système est un système d’actions et de rétroactions et peut être ramené à un système cybernétique. La matière physique et la matière biologique sont deux vastes systématisations orientées et antagonistes. Dans le biologique existe du physique tout comme dans le physique existe du biologique. Il faut réfléchir à ce qu’est une protéine, à ce qu’est un virus.
En résumé, on peut dire que l’homogénéité est caractérisée par l’uniformité, la conservation, la permanence, la répétition, le nivellement, la monotonie, l’égalité, la justice, l’identité, la tautologie, la déduction, la rationalité… L’hétérogénéité, quant à elle, est caractérisée par la diversité, la différentiation, le changement, le désaccord, l’inégalité, l’injustice, la dissemblance, la variation, la nouveauté, la non-identité, l’exclusion, l’individualisation. De même on peut opposer onde et corpuscule, spin parallèle et anti-parallèle, corpuscule et anti-corpuscule.
L’auteur écrit et met alors en évidence l’importance d’une table des déductions de la logique dynamique du contradictoire. Il se pose la question de la constitution des systèmes psychiques. Il y a une grande analogie entre les systèmes psychiques et les systèmes quantiques, comme Niels Bohr l’avait déjà remarqué. Le psychique est le siège des ambivalences, des tensions, des pulsions, des tendances contradictoires, de tendances et d’autres tendances antagonistes, il y a sans cesse passage du potentiel à l’actuel et de l’actuel au potentiel, l’âme est un conflit de tendances.
On peut mettre encore en évidence deux grands groupes d’opposés : l’électron et le positron, le proton positif et le proton négatif, le neutron et l’anti-neutron, le neutrino et l’anti-neutrino, le spin parallèle et le spin anti-parallèle, le spin pair et le spin impair, la fonction symétrique et la fonction anti-symétrique, la molécule homopolaire et la molécule hétéropolaire, la molécule symétrique et la molécule anti-symétrique…
Les molécules hétéropolaires et symétriques caractérisent la matière inorganique, alors que les molécules homopolaires et dissymétriques caractérisent la matière vivante. Dans le psychisme, tout évènement est conflictuel et antithétique.
L’expérience mathématique, quant à elle, est essentiellement psychique mais dynamisée sans cesse par l’évolution biologique. Un problème intéressant à étudier serait alors le problème des fondements physiques, biologiques, microphysiques, psychiques de nos mathématiques.
La zone psychique naît de l’inhibition réciproque de deux courants antagonistes et inverses : biologique et macrophysique. L’âme ne lutte jamais que contre elle-même. L’âme est une question sans réponse. Chaque réponse y engendre d’autres questions. On peut voir alors une signification nouvelle des vieilles notions de causalité et de finalité. Il y a trois types de systématisation qui engendrent trois types de cybernétiques.
Le psychisme est caractérisé par les songes, les projets, les espérances, les souvenirs, les démarches, les tendances, les inclinations, les réalités intérieures. L’auteur conclue son essai en expliquant que «qui tient la contradiction tient le monde»… 

EPISTEMOLOGIE ET LOGIQUE 

Précisons encore quelques éléments et notions d’épistémologie tirés de l’œuvre et de la pensée de Stéphane Lupasco. Les notions les plus importantes sont celles de principe d’antagonisme, de tiers-inclus, ainsi que le postulat fondamental d’une logique dynamique du contradictoire.
Le tiers-inclus est découvert par l’auteur sur le papier et donne naissance à la notion de troisième matière. Par certains, le tiers-inclus peut être rapproché de la notion de vide quantique ou de celle de hasard total. La négation elle-même prend un sens nouveau au sein de cette épistémologie.
L’actualisation et la potentialisation sont des notions essentielles, tout comme l’homogénéisation et l’hétérogénéisation. La causalité et la finalité se trouvent redéfinies. Le tiers-inclus est noté état T. Pour mémoire, la notion de tiers-exclu en logique classique postule l’idée que si la proposition P est vraie, la proposition non P est fausse, et inversement si P est fausse, non P est vraie.
La logique du tiers-inclus, quant à elle, remet en cause cette vérité classique et postule une logique à trois valeurs, appelées A, P et T pour actualisation, potentialisation et tiers-inclus. Cependant, on a toujours les oppositions pertinentes entre affirmation et négation, entre homogénéisation et hétérogénéisation, entre inclusion et exclusion, entre conjonction et disjonction, entre implication et non-implication. L’exclusion se définit comme une implication négative.
De trois valeurs, on peut alors commencer à travailler avec cinq valeurs, c’est-à-dire respectivement l’actualisation, la potentialisation, le tiers-inclus, l’implication et l’implication négative ou exclusion. L’auteur commence par écrire trois formules logiques puis passe de trois à neuf, de neuf à vingt-sept, de vingt-sept à quatre-vingt-une. La table des déductions de la logique dynamique du contradictoire devient de plus en plus large.Voici la table de vérité de la notion classique de tiers exclu dans la logique aristotélicienne :
 
Table de vérité "classique"
P
non-p
V
F
F
V



Table des valeurs (incomplète)
E
E
A
P
P
A





Lupasco oppose à cela la table ci-dessus, dite de la logique du tiers-inclus, qui définit un évènement E et son évènement opposé non E, dont les valeurs sont définies en termes d’actualisation et de potentialisation. Lorsque E est actualisé, non E est potentialisé et inversement, lorsque E est potentialisé, non E est actualisé. Mais cette table reste à compléter ci-dessous en introduisant une troisième valeur, l’état T pour tiers-inclus. De la même façon, on peut décrire les états et les tables suivantes :

eP → eA
ēA → ēP

Effectivement, lorsqu’un phénomène se potentialise, la loi correspondante s’actualise, et inversement lorsqu’un phénomène opposé s’actualise, la loi correspondante se potentialise. Lorsqu’on introduit la notion de tiers-inclus, celle-ci s’intercale entre la potentialisation et l’actualisation et donne naissance aux phrases logiques suivantes :

e P → e T → e A
ē A → ē T → ē P

ē P → ē T → ē A
e A → e T → e P

Ces phrases logiques peuvent être résumées dans une nouvelle table de déduction, qui prend en compte la notion de tiers-inclus :
 e
ē
A
P
T
T
P
A

Le tiers-inclus doit donc être compris comme un état intermédiaire entre l’actualisation et la potentialisation. La systémogénèse est considérée comme triple dans la logique de Lupasco. Du point de vue philosophique, ce n’est ni un matérialisme, ni un idéalisme, mais un réalisme non réducteur. Cela prend en compte le tournant ontologique du réalisme scientifique. Lupasco se démarque des philosophes qu’il a étudiés, Kant, Nietzsche, Bachelard, Bergson… Chez Nietzsche, l’esprit procède de la vie, alors que chez Bergson, la vie procède de l’esprit. A ces deux visions, Lupasco oppose une troisième vision, un autre point de vue.
Voici la table complète des déductions de la logique du tiers-inclus, telle qu’elle a été écrite par Lupasco qui découvrait par là même la notion de troisième matière :