jeudi 12 mars 2015

Notes sur quelques écrivains, par Paul-Eric Langevin (2005)
















Remarques à propos de quelques écrivains

Philippe Sollers

C'est le prophète de l'écriture, le solitaire créatif; il y a dans sa parole et dans son style narratif quelque chose de profondément métaphysique, quelque chose de silencieux qui se dégage.Mon jugement n'est pas tellement objectif car je le connais, du moins de vue. Il déjeune au même restaurant que moi, un petit bar-restaurant typiquement parisien qui se trouve non loin du célèbre café "la closerie des lilas". C'est un touche-à-tout de la culture, très mégalo, sans doute assez pudique aussi. Un grand pudique qui essaie de le cacher en ayant un comportement social parfois un peu provocateur. Le peu que j'ai lu de ses écrits m'a vraiment impressionné. "Visions à New-York" qui est en fait une interview qui fait suite à un avant-propos aux élans quasi-mystiques; une partie du livre "Eloge de l'infini" où l'on sent l'aspect mélancolique et si passionné de tout. J'admire ce que l'on dit de lui sur l'art de la séduction. Et je ne peux m'empêcher de penser qu'il est peut-être vraiment antipathique. Mais les bons auteurs doivent-ils être vraiment sympathiques? L'essentiel est sûrement de marquer d'une façon ou d'une autre, sans forcément chercher à faire plaisir. De même qu'un poème peut être une ode à la vie qui donne envie de profiter de tout ou bien un caillou dans la chaussure qui fait comprendre la vanité de tout. En fait, les deux.

Robert Louis Stevenson

Son "île au trésor" parle à l'enfant, au héros qui est en chacun de nous. Je l'ai lue et relue dans mon adolescence. Avec quelle passion n'a-t-on pas désiré se trouver à la place du héros témoin de tant d'événements extraordinaires... L'aventure avec un grand A à l'origine de tous les Indiana Jones de notre époque. Son "Dr Jekyll et Mr Hyde" se trouve à l'opposé. Il s'adresse alors à l'adulte que l'on est devenu, découvrant l'ombre cachée au fond de soi, que l'on est tous plus ou moins capables de maîtriser. Freud n'avait pas encore conquis notre civilisation que déjà Stevenson nous expliquait que nous étions tous susceptibles d'avoir deux faces, si ce n'est plusieurs. Et c'est d'autant plus intéressant de constater que l'auteur lui-même passe d'un roman d'aventure à un roman noir. Il est lui-même ce docteur bienfaisant qui veut nous faire rêver et ce monsieur si cruel qui veut nous donner des cauchemars en nous faisant parcourir les brouillards de Londres, la Londres du dix-neuvième siècle de laquelle on ne reviendra pas indemne. Car on aura croisé ce Jack l'Eventreur de la littérature. Stevenson, lui, n'a peut-être pas si bien supporté son ombre puisqu'il est parti passer ses dernières années dans les îles. Sûrement a-t-il bien fait car la Londres moderne ne lui aurait pas plu. Son fantôme est mieux là-bas, sans aucun doute.

Fred Uhlman

Il a écrit un livre magnifique sur l'amitié, l'amitié entre deux garçons pendant les temps affreux du nazisme. Deux jeunes adolescents qui se découvrent et se font partager leurs secrets. L'un est d'une famille modeste, l'autre est d'une famille de la haute bourgeoisie. L'un est juif, l'autre pas. De telles disparités rendent leur histoire commune encore plus forte et émouvante. Elle nous rappelle à tous nos plus belles et nos plus émouvantes histoires d'amitié. Elle m'a fait penser à mon ami Emmanuel que j'ai fréquenté pendant à peu près deux ans et dont j'ai tenté de faire un portrait romancé dans la nouvelle "Manu". Manu et moi, c'était beaucoup de différences mais aussi beaucoup de choses en commun, à commencer par la perte précoce du père. Comme dans chaque amitié profonde, les différences sont là pour rappeler que je ne m'adresse pas à moi-même mais à cet autre qui n'a pas du tout la même histoire que moi, comme l'écrivait si bien Christian Bobin. Dans mon cas, cette relation d'amitié profonde m'a beaucoup apporté et il est d'autant plus difficile de se rendre compte que l'on ne peut parfois absolument pas venir en aide à l'autre si ce n'est par la présence. Parfois aussi on coupe les ponts. Dans le cas de "l'ami retrouvé", on se rend compte que les circonstances historiques et sociales difficiles décuplent l'importance de ce lien si ténu, si fort, si indispensable et parfois si illusoire qu'est l'amitié.

Vercors

Vercors, c'est "le silence de la mer". On dit que derrière chaque silence se cache un secret. Vu le peu de temps que l'on passe dans notre vie à parler en comparaison du temps où l'on est silencieux, on se rend compte à quel point chaque personne porte de lourds secrets dans son âme. A l'époque où j'ai lu cette oeuvre de Vercors, j'ai écrit un texte assez naïf et passionné qui était censé compléter l'histoire et raconter la séparation de la jeune fille et de l'officier allemand. Vercors raconte ce qui se passe lorsqu'une famille française héberge un officier allemand pendant l'occupation. L'Allemand parle, les Français se taisent. Le silence comme résistance. Le silence comme moyen de lutter. Qui n'a pas boudé un jour ou un autre pour essayer d'obtenir quelque chose en imposant à ses parents son propre silence? Se taire c'est refuser à l'autre l'accès à son intimité. Se taire c'est résister au prix parfois de la maladie. Se taire c'est bien souvent aussi ne pas vouloir parler ou pire, ne pas arriver à parler. Alors si ça coûte si cher de se taire, ne vaut-il pas mieux parler? Oui mais pour dire quoi? Dire la douleur. Les plus grandes souffrances ne sont-elles pas muettes? Ce thème est extrêmement important à mes yeux car j'ai passé une enfance laconique et une adolescence taciturne comme l'a si bien exprimé le romancier sud-américain Santiago Amigorena. Relire le silence de la mère pour savoir quand il faut parler et quand il faut se taire. En fait la question c'est plutôt comment.

Jules Verne

Jules Verne c'est l'homme de toutes les aventures impossibles et inimaginables. Le précurseur de la science-fiction, le créateur de voyages hallucinants, transportant l'esprit d'un enfant dans des mondes excitants et mystérieux. Au centre de la Terre, sous les mers, sur la Lune, autour de la Terre... J'ai une fascination pour son "voyage au centre de la Terre", cette expédition folle réalisée par des scientifiques pour découvrir l'impossible. Ces cratères fumants, ces labyrinthes, ces forêts de champignons, ces mers souterraines. Le duel entre le docteur Lindenbrock et le docteur Saknussem a émerveillé mon esprit enfantin. Mais aussi quelle magie que ce "tour du Monde en quatre-vingt jours". Quel étonnement de se rendre compte en même temps que Philéas Fogg que d'arriver en retard lui ferait gagner son pari puisque l'on doit faire avec le décalage horaire. Les aventures de Jules Verne ont toutes été adaptées à l'écran, réinterprétées, pompées, modifiées, admirées. Une petite boutique du quartier latin est spécialement réservée à cet auteur prolifique, qui avait des connaissances dans tous les domaines, aussi bien en sciences qu'en lettres. On peut y trouver les anciennes et les nouvelles éditions de ses oeuvres. C'était un grand visionnaire puisqu'à peu près toutes ses aventures ont été réalisées par l'humanité par la suite, pour le pire et pour le meilleur.

Boris Vian

Poète, musicien, écrivain, chansonnier... Vian est celui qui a touché à toutes les facettes de la création artistique. Multipliant les genres, les styles, c'est un artiste inclassable, qui cherchait à vivre le plus possible car il était atteint d'une maladie de coeur depuis son enfance. Boris Vian, c'est "J'irai cracher sur vos tombes", le portrait fantasmatique d'un homme, un vrai, un tombeur qui attrape les femmes comme des mouches, un Don Juan, un Casanova moderne. Portant d'effroyables secrets, la mort d'un demi-frère noir, la haine du racisme sous toutes ses formes, le désir de vengeance. La haine attise la haine. Une ambiance sulfureuse, étouffante, terriblement sexuelle sans pour autant se limiter à cet aspect de l'intrigue. Vian a écrit des livres plus sages mais celui-ci est un grand roman. Evoquer Vian, c'est aussi évoquer le fait que je passe souvent à côté de la maison de son enfance, qui est dans la même propriété que la maison de Yehudi Menuhin. Le jeune Boris a même construit dans la propriété un pavillon entièrement en bois. Mû par une certaine fascination, j'ai lu ce roman mais aussi quelques nouvelles. On m'a dit que son plus beau livre était "L'écume des jours". Pour moi, Boris Vian représente le mâle dans toute son animalité, l'homme qui fascine les femmes car il porte une profonde douleur en lui et il n'en a pas peur. Un personnage qui n'a pas peur de la mort.

Voltaire

Candide, Zadig ou la destinée. Les contes philosophiques de Voltaire sont très enrichissants. Il faut cultiver son jardin. Les lumières. La philosophie, l'humanisme. La sagesse. Car les contes ont souvent pour but de nous donner une morale et de nous faire aller vers la sagesse. Même les contes cruels. Ils ont une morale cruelle et nous imposent la sagesse. Sinon c'est la mort. Candide c'est l'éternel enfant, celui qui se refuse à voir la noirceur du monde, celui qui, bien sûr, ne veut voir que le côté positif de chaque difficulté. Zadig, c'est un voyageur qui va grandir en faisant face à chaque personnage rencontré, à chaque épreuve rencontrée, à chaque pays parcouru. C'est aussi la politique, la satyre, la dénonciation de la bêtise des hommes. Voltaire a habité près de la Suisse au château de Ferney-Voltaire. C'était un bourgeois. Il a aidé les gens du village et de la région lors d'une grande famine. Il a été le bienfaiteur de nombreuses personnes. Il est aussi l'un des précurseurs de la Révolution. Certainement pas un philosophe aussi passionnant que Rousseau mais ses contes sont agréables et charmants. C'était peut-être aussi un homme moins torturé que Rousseau. Mon oncle s'occupe du château de Ferney-Voltaire en tant qu'architecte. J'y ai fait une excursion et j'ai pu profiter du calme de ce lieu.

Herbert George Wells

Un des précurseurs de la science-fiction, tout comme Jules Verne. Le scientifique qui crée la méthode pour devenir "l'homme invisible", c'est lui. Et l'homme invisible, mis à part toute cette histoire technique de potions, de chimie, c'est aussi toutes les pulsions intérieures, tout ce que chacun rêverait de faire sans pouvoir le faire. Encore une image qui se rapproche de "Dr Jekyll et Mr Hyde" et qui a un intérêt psychanalytique certain. C'est l'ombre qui peut être submergée par ses désirs, d'abord sexuels, puisqu'il est capable de se libérer de toutes les inhibitions, puis ses désirs les plus noirs, les plus malades et il va jusqu'à la mégalomanie la plus sale. C'est aussi un personnage qui a été adapté à l'écran et à la télévision des centaines de fois. Mais Wells, c'est aussi "la guerre des Mondes", "la machine à remonter le temps", "l'île du Dr Moreau". Une imagination créatrice différente de Jules Verne mais pas moindre. La "Guerre des Mondes" est un tableau d'apocalypse dont je n'ai vu que l'adaptation au cinéma mais malgré l'aspect assez kitsch du film, j'ai été fasciné par cette histoire mélangeant une ambiance de fin du monde, un aspect complètement surréaliste, une impression de récit religieux. Le plus hallucinant, c'est que tout le monde y a cru quand Orson Welles l'a raconté à la radio! Aujourd'hui, c'est Spielberg qui adapte HG Wells. Et les gens seraient sûrement tentés d'y croire encore, ça c'est sûr.

Stefan Zweig

Il avait parfaitement bien compris l'âme humaine. C'était un contemporain de Freud. Parmi ses nombreux écrits, j'ai lu son roman intitulé "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme". Il a été récemment adapté au cinéma avec Michel Serrault et le scénariste a rajouté une intrigue qui se déroule dans les années deux mille. Michel Serrault interprète le petit garçon à l'âge adulte. Assis sur une plage, il raconte à une jeune fille qu'il a eu une vie riche, qu'il a gagné beaucoup d'argent, rencontré de nombreuses personnes mais qu'il n'a jamais pu cicatriser vraiment ses blessures. L'un des passages les plus extraordinaires du roman de Zweig, c'est le passage pendant lequel la narratrice raconte son admiration et sa fascination pour les mains. Les mains comme métaphore et surtout comme représentation physique donnant corps aux troubles de l'âme et à la violence des émotions. Regarder bouger les mains des gens c'est comme lire dans leurs pensées. L'histoire désespérée de ce jeune homme atteint de conduite addictive au jeu est troublante de vérité et de réalité. L'importance des actes, des moindres paroles s'en ressent sur les événements du récit et la mise en abîme, renforcée encore dans l'adaptation cinématographique récente, est un procédé rendant l'histoire encore plus impressionnante. Zweig, lui, n'a pas voulu affronter les tourments de la deuxième guerre mondiale.

Emile Zola

J'ai découvert Zola au lycée comme beaucoup de jeunes. L'odyssée fascinante des Rougon-Macquart. Toute cette lignée généalogique touchée par la maladie de l'aïeule et d'autres maladies encore. Ce n'est que bien plus tard que je comprends réellement en me confrontant complètement à mes secrets, l'importance des maladies familiales. Enfin on ne se confronte jamais complètement à ses secrets. Mais pour Zola, la maladie, la souffrance de la lignée vient bien de la "névrose originelle" de l'aïeule des Rougon-Macquart. On suit les aventures de Claude Lantier, peintre maudit, dans les rues de Paris, ayant des hauts et des bas, connaissant l'amour fusionnel et délicieux avec une charmante jeune femme prénommée Florence. "L'Oeuvre" est un roman qui se rapproche plus du romantisme que du réalisme social tellement cette passion pour la femme et pour la peinture parcourt le livre. Claude est un artiste monomaniaque un peu comme tous les artistes et extrêmement autodestructeur dans sa folie de vouloir révolutionner la peinture. C'est le seul roman de Zola que j'ai lu mais c'est sans doute un des plus passionnants et des plus beaux. Curieusement il semble n'avoir jamais été adapté au cinéma mais on retrouve quelque chose de ce livre dans toutes les biographies de peintres. Zola est peut-être un des écrivains les plus visionnaires qui soient.

Virginia Woolf

L'une des plus grandes après Joyce, Proust pour le vingtième siècle. Une vie tourmentée, torturée et un talent et un travail de création littéraire absolument hallucinants. Pour écrire "Mrs Dalloway" Virginia Woolf a mis cinq ans. C'est un roman de trois cent pages qui résume à peu près toute la condition humaine, qui passe d'un point de vue à un autre et s'attache à la destinée de gens totalement différents ayant des blessures plus ou moins profondes. Le plus troublant est le personnage du délirant qui stigmatise toute la maladie de Virginia Stephen qui sera sauvée par l'écriture et par son mariage avec Leonard Woolf avec lequel elle va monter une imprimerie personnelle. Plus encore que ce personnage et comme en une sorte de clivage, Mrs Dalloway représente Virginia, son versant féminin, son mariage, son amitié homosexuelle, sa condition bourgeoise, sa passion de saisir les instants de la vie et d'essayer d'échapper à une douleur et dela retrouver à force de l'enfouir. Roman-fleuve, roman-somme, chef-d'oeuvre incontestable, il a été réinterprété récemment dans le roman "les Heures" qui a été adapté au cinéma. C'est dans ce film que Nicole Kidman donne pour moi la définition la plus belle et la plus troublante de la vie: apprécier le goût de la cerise car elle a un goût encore plus fort lorsqu'on a perdu l'être aimé.

Georges Perec

Tout le travail de Georges Perec est un travail de mémoire, un travail sur la mémoire, un travail pour retrouver ou bien pour cacher les souvenirs. Les choses, ce sont les objets sur lesquels on s'attache de façon fétichiste pour oublier les souvenirs qu'ils cachent, qu'ils représentent. C'est l'évolution de cette société d'une civilisation de l'être à une civilisation de l'avoir, sans pouvoir être rien du tout puisque les illusions sont parties. On essaie de les retrouver en Afrique du Nord mais ici ou ailleurs c'est pareil. "W ou le souvenir d'enfance", c'est une histoire qui m'a profondément marquée car j'ai rattaché certains de mes souvenirs, certaines de mes difficultés à celles de Perec. Où l'on comprend que l'on ne peut travailler sur la mémoire qu'à partir du moment où l'on s'est confronté à l'oubli. La plupart de notre être reste enfoui et l'on ne retrouvera tout qu'au moment de la mort, et encore... Perec m'a inspiré dans son opposition entre souvenirs et fiction pour écrire mon roman "I'Etrangère". Mais Perec c'est aussi "Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?", c'est aussi "Je me souviens" dont j'ai vu une version vidéo de la pièce de théâtre interprétée par Samy Frey. Je me souviens d'avoir lu Perec. Je me souviens de l'avoir étudié. Je me souviens de mon enfance. Un petit peu. Pas tellement mais un petit peu quand même.

Louis Pergaud

La légendaire "guerre des boutons", celle des cours de récréation, celle des années de l'enfance. Des courses et des jeux; des billes et des images. Celle des fêtes et des anniversaires. L'insouciance perdue, l'innocence perdue. Ces moments où l'on avait le droit de s'amuser sans se poser la question du après, sans être pris par toutes les responsabilités. Tous ces petits moments dont on pourrait essayer de se souvenir. L'enfance est-elle un paradis perdu? L'enfance a-t-elle une fin ou sommes-nous tous des enfants? Les adultes sont des enfants qui se bagarrent dans une immense cour de récréation. Louis Pergaud nous parlait de ces boutons, les boutons des pantalons, ceux des vestes, que les enfants collectionnaient et se volaient dans d'interminables bagarres. On peut penser aussi au livre "Sa mjesté des mouches" que je n'ai pas lu mais qui est une histoire magnifique d'enfants qui se débrouillent par eux-mêmes. Les enfants se battront toujours dans les cours de récréation pour se faire les poings. Et puis toutes ces petites histoires de l'enfance, les contes, les livres en images, les images des photos, les images que l'on garde dans la tête. Les dessins animés, les films. La "guerre des boutons" a été adaptée au cinéma par Yves Robert. Je ne sais pas combien de boutons ils ont utilisé pour faire le film. Et si on remplaçait toutes les pièces de monnaie par des boutons? Même si l'argent n'a pas d'odeur.

Edgar Allan Poe

C'est le poète de l'enfer. L'inventeur des histoires horribles à venir. Le précurseur de Freud avec "la lettre volée". Le précurseur de la littérature policière avec le "double assassinat dans la rue Morgue". Il manie la langue anglaise avec subtilité. L'écrivain des contes gothiques, des histoires sans fin et de l'horreur. Des contes entre la vie et la mort. Se délecter de cauchemars a été un de mes passe-temps lors de mon adolescence. Je cherchais à trouver l'expression de ma douleur dans quelque récit infernal. On critique souvent les adolescents qui se livrent à ce genre de passe-temps. Mais l'adolescent, c'est l'être qui est le plus confronté à la mort et au sexe de par les choix qu'il a à faire dans la vie. Certains arrivent à se détacher de ces fascinations adolescentes, d'autres continuent à s'en délecter. "Le corbeau" est le poème mélancolique par excellence. Histoires extra ordinaires, histoires encore plus extraordinaires, histoires de plus en plus incroyables.La seule limite c'est l'imagination. Poe et Lovecraft sont les conteurs cruels de notre temps, ayant inspiré une foule d'adeptes, de nouveaux conteurs fascinés par leurs univers. Baudelaire, fasciné par Poe, l'a traduit en français, il y a pris un malin plaisir. Poe, c'est l'écrivain qui essaie de rationaliser le mal pour y comprendre quelque chose et qui s'aperçoit qu'il n'y a plus de raison possible, plus que la prière et le mysticisme.

Raymond Queneau

La phrase de lui qui m'a le plus marqué: "Cette brume où s'agitent les ombres, comment pourrais-je l'éclaircir?". Une double inspiration chez Queneau, le surréalisme, un surréalisme emprunt de poésie; et puis l'Oulipo, la créativité à partir de la langue elle-même. Ses exercices de style sont tout simplement géniaux. A partir d'une intrigue, il imagine des dizaines de façons de la raconter. Pour mieux nous faire comprendre que chaque histoire n'est qu'une interprétation. Pour raconter une histoire, il faut un sujet donc chaque histoire est subjective, interprétée à partir d'affects, à partir de cette sensibilité propre à chacun de nous. Je me rappelle avoir étudié des poésies de Queneau lorsque j'étais dans les petites classes. A côté de chaque poésie, je faisais un dessin. Le dessin aussi est subjectif. La façon dont l'auteur raconte l'histoire va induire une façon dont chaque lecteur va la comprendre. Encore une fois propre à chacun de nous. Mais alors si personne ne comprend les histoires de la même façon, si c'est vraiment à chacun sa vérité, il n'est pas tellement facile de vivre ensemble. Chacun sa vérité signifie chacun sa croyance. D'où les conflits, les guerres, les massacres. Tous les humanismes et toutes les bonnes résolutions ne pourront jamais enrayer cela. En tous cas, les exercices de style de Queneau, c'est quand même du plaisir.

Raymond Radiguet

Raymond Radiguet a vécu une période formidable au moment de la guerre de quatorze. On ne peut pas lui en vouloir. Au moment où nos aïeux se faisaient massacrer, lui, exempté car sûrement trop jeune, a connu l'amour. La passion physique. 11 aurait eu tort de s'en priver. On ne regrette que ce que l'on ne fait pas. Comme lui j'ai vécu la passion physique, charnelle, intense. Tout d'abord avec une psychanalyste qui m'a donné à proprement parler des cours en matière de sexualité. Puis avec une jeune coréenne. J'aimerais décrire cette expérience dans un roman qui ferait suite à "l'Etrangère". Bien que cette histoire soit finie, pour la simple raison qu'elle n'a pu aller guère plus loin, que la relation n'a pu être suffisamment sublimée, je considère comme un privilège et un honneur d'avoir connu cette fille avec qui je m'entendais si bien et qui m'a apporté tant de bonheur. Avec elle, je me sentais vivant à chaque instant. Je m'efforçais de ne pas transformer cette relation en relation fusionnelle mais c'était très difficile car les liens du coeur et les liens de la chair, lorsqu'ils sont mêlés, créent dans l'esprit humain une passion aussi intense et créatrice que parfois dévastatrice. Et c'est ce que Radiguet nous fait si bien comprendre dans son "diable au corps". Plus tard, Radiguet rencontre les surréalistes, écrit deux livres inoubliables, le deuxième étant le "Bal du comte d'Orgel". Puis il meurt prématurément. Quel dommage.

Jules Renard

Jules Renard a écrit "Poil de Carotte". Poil de Carotte c'est l'enfant insupportable, celui qui fait toutes les bêtises possibles et imaginables pour se faire remarquer. Celui qui torture les petits animaux. C'est le pervers polymorphe décrit par Freud. Pour échapper à une vie de famille difficile, car il est élevé par Mme Lepic, qui est froide et autoritaire, il lui reste son imagination pour donner vie à ses idées noires, ses blagues mauvaises. C'est vraiment l'archétype du sale garnement qui veut se défouler avec tout ce qu'il trouve. C'est un peu le côté sombre de l'enfant qui est en chacun de nous. Il y a aussi une certaine nostalgie que l'on peut ressentir à suivre cet enfant insouciant, ou qui essaie de l'être, dans un milieu rural avec tous ses mystères, ses intrigues. Mais l'insouciance c'est simplement le fait d'avoir moins de responsabilité qu'un adulte. Car la perversité et la rigidité des adultes le laisse souvent dans une grande solitude et une grande souffrance. Sa façon d'inventer des jeux cruels n'est qu'une extériorisation de son mal de vivre, de ses douleurs intérieures et une extériorisation de la scène familiale qui empêche un réel épanouissement de ce petit garçon dans une ambiance difficile et malsaine. A ce niveau, Jules Renard, tout comme Twain, Dickens, Malot, nous parle de la digestion d'une enfance assez malheureuse.

Antoine de Saint-Exupéry

Pour moi, "le Petit Prince" est très important, il me semble qu'il ferait peut-être partie des dix ou vingt livres qui seraient des chefs-d'oeuvre incontournables. Car le Petit Prince parle d'amour. C'est un livre sur l'amour au sens le plus général du terme. Sur l'amitié bien sûr mais aussi sur tous les liens affectifs et sur la façon de retrouver un peu de cette enfance perdue en nous. C'est une fable qui parle de la condition humaine avec une extrême justesse. Les quelques portraits brossés, l'allumeur de réverbère, le roi, le buveur, l'astronome, tout cela parle de la bêtise, de l'absurdité de la vie des hommes, dont ils n'ont qu'à peine conscience eux-mêmes. Ce livre est important pour moi car j'ai vécu une histoire d'amour dans laquelle il a vécu une grande place. Cependant je dois bien admettre qu'aucun homme n'est et ne sera jamais le Petit Prince. C'est un portrait idéalisé, c'est un enfant idéalisé. Mais c'est grâce à ces images idéalisées qu'on peut continuer à avancer. C'est Saint-Exupéry qui a sans doute appris à beaucoup des choses sur l'amour et sur l'amitié. J'ai vu une adaptation théâtrale de cette oeuvre. Dans le rôle-titre, un enfant qui était brillant. Les enfants ont beaucoup de choses à apprendre aux adultes. Saint-Exupéry s'est noyé dans la Méditerranée et on a récemment retrouvé son avion.

Marcel Proust

Françoise Sagan a dit un jour qu'il n'était pas très utile d'écrire après Proust. Apparemment on ne pourra jamais faire mieux que lui, plus impressionnant, plus fluide, plus plaisant, plus clair, plus stylisé, plus nuancé ou plus satyrique, quand bien même on se lèverait tous les jours de bonne heure. Proust, c'est une cathédrale. Je n'en ai pas encore vu grand-chose, mais il suffit d'entrer sur le pas de la porte, en lisant "les Plaisirs et les Jours" pour se rendre compte des raisons qui font de cet écrivain l'un des plus grands. Il est enterré au Père-Lachaise dans la même tombe que ses parents. Il a habité et écrit dans un appartement qui se situe dans un immeuble du boulevard Haussmann. Et il a passé beaucoup de temps sur la côte normande, entre Deauville et Trouville. Tous ces endroits, je les connais, ce qui fait que, bien que je n'aie pas lu l'intégrale de la "Recherche du temps perdu", je commence à connaître un peu Marcel Proust. De plus, Raoul Ruiz a réalisé une adaptation cinématographique de Proust, "le Temps retrouvé", qui, s'il n'est pas un chef-d'oeuvre et ne représente que bien peu de choses en comparaison de l'oeuvre de l'écrivain, est sans doute une bonne introduction à ce monde si particulier, si magique, empreint de sensibilité, de souvenirs, de mystères, de goûts, d'odeurs et de couleurs, un monde où manger une madeleine peut être une expérience extrême.

Jean-Paul Sartre

Il a perdu son père assez jeune et a habité pendant longtemps avec sa mère. Un petit appartement qui se trouve à deux pas de l'église Saint-Germain-des-Prés. Il allait écrire non loin de là, au café de Flore. Il a bouleversé la littérature, la philosophie, l'engagement social. En quelques mots, il a bouleversé le vingtième siècle. Jean-Paul Sartre, pour moi, c'est "Huis-clos", pièce de théâtre unique en son genre, qui dissèque la solitude humaine, les rapports entre les hommes dans ce qu'ils ont de plus noir. Pour Sartre, pas besoin d'enfer, de souffrance physique, de flammes, d'agonie organique. Car selon sa formule très connue, "l'enfer c'est les autres". C'est d'une justesse impressionnante. Mais Sartre c'est aussi l'existentialisme et "l'existentialisme est un humanisme". Alors selon lui, notre vie, la vie d'un homme, ne dépend que peu de son histoire, de son éducation, des conditions initiales, nous serions tous fondamentalement libres et responsables de nos choix, de nos réussites comme de nos échecs. Car "l'existence précède l'essence". Cela ne signifie pas pour autant l'égalité des chances. Certains vont même jusqu'à dire que c'est l'existentialisme qui mène les gens à se droguer dans le monde actuel. Le Moi existentiel, celui qui tend vers le ciel, c'est celui qui n'a plus les pieds sur terre... Peut-on tuer le père? Peut-on tuer Sartre? L'un des plus grands intellectuels contemporains...

Paul Auster

L'un des écrivains américains les plus intéressants. Son oeuvre tout entière est traversée par des thèmes essentiels, fascinants sur les choix existentiels dans la vie de chacun, les rencontres multiples et mystérieuses, les problèmes profonds et intenses que l'on est censés rencontrer un jour ou l'autre, un peu tous, dans l'existence. Une imagination immense, des personnages détaillés, semblant réels, des obsessions travaillées encore et encore jusqu'à donner des chefs-d'oeuvre de plus en plus marquants. Il a commencé par sa magnifique "trilogie new-yorkaise" où les personnages sont encrés en chacun de nous. Il a parcouru la vie de son père, celle de sa famille dans "l'invention de la solitude". Il a fait se rencontrer des personnages complexes dans "Moon Palace". Il a mené une réflexion profonde sur le sens de l'art, de l'illusion, de la vie elle-même dans "le livre des illusions" qui est peut-être son chef-d'oeuvre. Et récemment il multiplie les personnages et les intrigues au service d'une histoire qui mène à une interrogation profonde sur la mort cette fois-ci, à travers les attentats du 11 septembre 2001, dans "Brooklyn Follies". Chaque livre d'Auster est unique, essentiel, une pierre de plus sur l'autel de son questionnement indispensable de tous les sujets, de toutes les vies. Son petit recueil de textes, "Pourquoi écrire?", en dit d'ailleurs très long sur le sujet, sur un ton assez détaché et anecdotique, résumant ainsi toute son oeuvre passée et à venir d'une manière subtile.

Gérard de Nerval

Plus qu'un écrivain, c'est un poète. Un poète de l'impossible, décrivant des situations rocambolesques, inimaginables, extrêmes, avec une minutie extraordinaire. D'ailleurs, il a écrit aussi de la poésie et cela se ressent d'autant plus dans ses nouvelles, "les filles du feu", qui sont autant de perles indispensables dans une oeuvre brûlante, mystérieuse. Le personnage lui-même était original et extrêmement délirant et cela aussi se ressent dans son écriture. Peut-être les textes romantiques les plus poignants que j'aie jamais lus. Toute une série de visions extraordinaires, de recherches de style et de fond. Il souhaitait lui-même vivre une vie tout aussi romanesque et délirante que les personnages de ses romans et de ses nouvelles, qui eux-mêmes, on le sent bien, sont souvent très malades. Le point final est ce texte éblouissant, "Aurélia", où tout le délire imaginatif, rocambolesque et mégalomaniaque de l'auteur se révèle, dans un style littéraire flamboyant, excessivement romantique. Tous ses personnages de femmes sont si vrais, si splendides, si vivants presque, que l'on voudrait les connaître, les admirer, les aimer à notre tour. Et parfois, on sent à travers ses textes qu'il ne sépare pas la vie de la fiction puisqu'il se met en scène lui-même comme dans cette intrigante enquête à travers la France qui le lance à la recherche d'un livre ancien. Un poète de l'extrême, de la folie et au-delà, si bien représentatif de son siècle romantique, si envoûtant, même et plus encore dans ses dérives.

Rudyard Kipling

Kipling, c'est bien sûr l'auteur du fameux poème "if..." qui est un texte adressé par un père à son fils pour lui décrire les différentes étapes par lesquelles il devra passer pour devenir un homme. Ce texte, ma grand-mère le détenait et le relisait périodiquement. C'est chez elle que je l'ai recopié patiemment et avec attention. Peut-être ce texte ne révèle-t-il pas suffisamment la difficulté d'être et pourtant il en dit long. Mais Kipling, c'était aussi un grand voyageur. Car il était anglais, est né aux Indes, a fait ses études en Angleterre, est revenu vivre aux Indes. C'est l'auteur des magnifiques "livres de la Jungle", aussi bien l'original que sa suite. Ce sont en réalité une série de nouvelles d'une poésie poignante, sur la vie d'un garçon qui vit parmi les animaux, qui apprend petit à petit à devenir un homme; on reconnaît ici le même thème que dans le fameux poème. A travers les épreuves, les renoncements, les luttes, les plaisirs, les rencontres, il fait son chemin chez les animaux, tenté souvent de retrouver ses semblables mais ne pouvant se résigner à quitter les êtres qu'il aime, la vie qu'il aime, l'atmosphère qu'il aime: celle de la Jungle. A ce propos, le dernier chapitre de l'oeuvre est sans doute le plus magistral car il devra accepter le retour ou renoncer à son appartenance à l'humanité... Mais le "livre de la Jungle", adapté de façon plus ou moins heureuse par le cinéma d'animation, c'est aussi une série de nouvelles qui n'ont plus pour thèmes ou pour personnages ceux de la Jungle car on y découvre aussi bien l'ambiance des hautes montagnes que celle de la banquise et du Grand Nord...

Pierre Boulle

Parmi les deux grandes réussites de cet auteur français ayant vécu et travaillé une partie de sa vie en Indochine, deux romans splendides sur des thèmes tout à fait différents. "La planète des Singes" est un récit de science-fiction qui reste incontournable, des années après sa parution et on peut bien évidemment s'amuser à détailler les différences entre le roman, qui est absolument palpitant et l'adaptation cinématographique de Franklin Schaffner, et aussi celle plus récente de Tim Burton. Le roman étant basé sur les idées de la théorie de la relativité par rapport aux voyages dans le temps, il est bien naturel que je remarque tout particulièrement l'importance du fameux paradoxe que mon grand-père a élaboré, le paradoxe des jumeaux de Langevin. "Le Pont de la Rivière Kwaï", qui a été de même adapté au cinéma dans une grande super-production, décrit à travers la fiction les propres expériences de Pierre Boulle en Asie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Certaines pages sont absolument étonnantes et cette histoire de rapports de force entre anglais et japonais dans un camp de prisonniers ne manque pas de piquant. Il me semble pourtant que les Japonais sont vus sous un jour particulièrement moqueur, particulièrement réducteur. Le finale est en tous cas assez remarquable. On ne doit pas négliger le fait que Boulle a écrit un livre intitulé "Aux sources de la rivière Kwai", racontant les origines historiques du roman. Boulle est un auteur à découvrir car il n'a pas écrit que deux grands romans.

Barbey d'Aurevilly

Il a écrit de nombreux romans et ses thèmes de prédilection restent souvent les tragédies amoureuses et la noblesse, les grandes familles françaises. Il y a ainsi souvent une certaine monomanie à décrire la grandeur, la splendeur de la France mais souvent aussi une certaine mélancolie car la Révolution est passée par là et toutes ces descriptions n'appartiennent plus qu'à une période révolue. Barbey d'Aurevilly était un grand royaliste. Mais le plus impressionnant dans sa littérature, du moins dans "les Diaboliques", est la précision avec laquelle il met en place ses tragédies, ses drames, ses histoires d'amour inexorablement dirigées vers la mort, vers la dispute, vers la séparation, vers la catastrophe, vers l'éclatement. Et ses personnages de femmes restent souvent inoubliables. Tout autant la jeune fille derrière le "rideau cramoisi" que l'aristocrate de la "vengeance d'une femme" ainsi que la femme empoisonnée par le joueur de cartes, celle empoisonnant la femme de son amant, celle jetant à la tête de son mari le coeur de son enfant mort, et cela n'en finit pas. Toute une série de visions magnifiques ou cauchemardesques, souvent les deux. A ce titre je me souviens avoir lu quelques pages du "rideau cramoisi" dans un livre sur lequel il y avait une illustration comportant le rideau ainsi que la femme allongée par terre. Plusieurs années après je découvre le conte en entier et il ne m'étonne pas tellement car l'imagination avait fait tout le travail. Que se cachait-il derrière le rideau? Quelle histoire curieuse et sordide? C'est là tout le talent de Barbey d'Aurevilly que de savoir nous le révéler.

Franz Kafka

Kafka est tout aussi bien l'auteur halluciné de la Métamorphose que celui, méthodique et précis, de la "colonie pénitentiaire". Mais aussi celui, pudique et inquiet, de la "lettre au père". Bien sûr, je n'ai pas lu ses grands romans, " le château", "le procès", ceux dans lesquels il critique au fil des pages une société qui déteste l'humain, qui ne veut pas de l'humain, qui réduit l'humain à un numéro. Pourtant il n'est pas inutile de voir le film "Brazil" de Terry Gilliam qui, s'il adapte Orwell, s'inspire aussi largement de Kafka. Car la "colonie pénitentiaire", qu'est-ce finalement d'autre qu'une nouvelle qui réussit en quelques pages à décrire folie, inhumanité, absurde, anéantissement de l'humanité chez chacun de nous. Un anéantissement quotidien, que l'on peut retrouver dans chaque société, de la plus libérale à la plus autoritaire. Ainsi on peut faire un parallèle aisé entre la société et la famille chez Kafka, la famille que l'on cherche à éviter car elle nous étouffe dans "la métamorphose", récit le plus affreusement paranoïaque sans doute, puisque l'anti-héros reste dans sa chambre, se cauchemarde en vulgaire insecte. Et qu'est-ce donc que la société en général sinon, métaphoriquement, un ensemble d'insectes qui essaient de vivre les uns avec les autres? Alors heureusement, il reste l'expression de soi, belle, transcendante, dans "la lettre au père", manifeste très beau d'un fils qui demande à son père s'il peut exister en dehors de son ombre écrasante. C'est un cri d'humanité absolument touchant. Kafka est tout cela et plus encore.

Henri Gougaud

Gougaud est, parmi les auteurs contemporains, celui qui est particulièrement attaché aux contes, qu'ils soient occidentaux, et ses nombreux titres restent à découvrir pour moi, ou qu'ils soient orientaux, et j'ai lu un recueil de ses contes orientaux, qu'il a adaptés de façon absolument lumineuse. Qu'il s'agisse de ce conte tibétain sur l'amour entre une femme et un démon, de cette histoire cambodgienne racontant la vie d'un garçon qui n'avait que la moitié d'un corps humain, de cette légende vietnamienne nous expliquant que l'origine du ver à soie est l'amour entre une femme et un cheval, de ce récit perse sur la perversité d'un conteur qui étouffe tout le monde avec ses histoires, même le diable, de ce texte oriental au cours duquel le Bouddha essaie de sauver une âme au moyen d'un fil d'araignée, toutes ces histoires sont très répandues en Orient et gagnent absolument à être découvertes en Occident. Ainsi bien sûr que les autres livres de Henri Gougaud, qui lui sont sans aucun doute beaucoup plus personnels et non moins empruntés de poésie. Curieusement j'ai connu Gougaud non pas par les livres mais à travers une étudiante italienne de mes amies, que je connais bien et qui a travaillé dans le cadre de ses études sur l'oeuvre de cet auteur français. Et comme elle a persévéré et qu'elle a eu de la chance, elle a même réussi à le rencontrer et à l'interviewer pour éclairer son travail de leur échange. Qui ne rêverait pas ainsi de rencontrer un personnage tant admiré?

Paulo Coelho

Coelho est un écrivain portugais qui a actuellement beaucoup de succès. Mais le grand public ne sait pas toujours qu'il avait des parents très sévères, qu'il a fait un séjour en prison ainsi qu'un séjour en hôpital psychiatrique dans sa jeunesse. Pour ensuite devenir producteur de disques et enfin écrivain à succès. Après avoir effectué un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle comme il le décrit dans un de ses romans. Par la suite, c'est "l'Alchimiste" qui est une oeuvre magnifique et touchante qui a eu un immense succès dans le monde entier. Ce qui est bien naturel d'ailleurs car l'histoire de ce petit berger qui cherche à découvrir qui il est a des échos en chacun de nous. Mais c'est aussi le "Manuel du Guerrier de la Lumière", livre profondément spirituel qui mérite de rester à la table de chevet et peut être relu périodiquement et très facilement, tant ses pages sont empruntes d'une sagesse nécessaire dans la vie de tous les jours. Ensuite c'est "la Cinquième montagne", qui reste autour des mêmes thèmes que "l'Alchimiste" mais est rempli de références bibliques beaucoup plus prononcées et peut d'ailleurs être un moyen tout à fait intéressant de découvrir les textes sacrés, une introduction particulièrement bien documentée. Mais Coelho n'a pas écrit que ces trois livres que j'ai lus mais de nombreux autres aux titres tout autant mystérieux et séducteurs, qui sont sans aucun doute tous à découvrir, d'autant plus qu'il est actuellement un écrivain très productif.

André Gide

André Gide, comme de nombreuses personnes très créatives, n'a pas eu une enfance particulièrement reluisante. Il était parfois battu par les enfants de son âge. C'est un personnage relativement dépressif et ses romans les plus connus, que je n'ai pas encore découverts, comme la "Porte Etroite", les "Caves du Vatican", portent les stigmates de cette tristesse enfantine. Mais "les Nourritures terrestres" est une oeuvre particulièrement étonnante, un délire, une suite de visions toutes plus particulières les unes que les autres. Il s'agit plus d'un essai que d'un roman, au cours duquel l'auteur incite le lecteur à sortir de chez lui et à partir découvrir les merveilles du monde, en particulier l'amour, la boisson, la nourriture et toutes ces choses indispensables pour lesquelles on vit, desquelles on s'abreuve jusqu'à l'ivresse. Baudelaire ne disait-il pas "peu importe le verre pourvu qu'on ait l'ivresse..."? Dans un autre registre, "Paludes" est un essai plus qu'un roman, comme de nombreux textes de Gide, décrivant le quotidien d'un écrivain qui raconte la vie d'un jeune homme puis est amené à détailler les affres de la création littéraire auprès de ses proches, de ses connaissances. Gide a aussi écrit une suite à ses "nourritures terrestres", ainsi que de nombreux essais particulièrement originaux et même un roman qui a pour titre le prénom de ma soeur, "Isabelle". C'est un auteur original qui peut être lu et relu facilement.

Françoise Sagan

Françoise Sagan est un personnage assez curieux, une femme à part à travers la littérature. Elle habitait à côté du jardin du Luxembourg donc finalement pas très loin de chez moi. Elle est décédée il y a quelques mois, il y a peu de temps. Elle a eu une jeunesse un peu folle, un peu unique, partant un jour en voiture à cheval en Irlande; gagnant beaucoup d'argent avec ses romans ou bien riche rentière, elle a eu une période pendant laquelle elle flambait son argent, s'achetant des voitures magnifiques, faisant des caprices pour un oui ou pour un non. Elle s'est assagie ou pas, en tous cas a-t-elle écrit un roman qui a marqué sa génération, "Bonjour tristesse", dont le titre provient d'un poème de Eluard. Et "Bonjour tristesse" est une histoire splendide décrivant les rapports entre un père, sa maîtresse, sa fille, l'amant de sa fille et l'ancienne maîtresse du père, qui se révèle être un modèle pour la fille. Les pages sont pleines de poésie et de beauté. Les rapports entre les personnages sont disséqués, détaillés et les drames personnels qui se jouent apparaissent petit à petit au grand jour, à travers ces personnalités qui oscillent entre dignité, grandeur d'âme et débauche, mésestime de soi, pour finir par être les victimes de drames amoureux en cascade. Le titre est particulièrement bien choisi alors y a-t-il un espoir? Peut-être l'espoir est-il la littérature elle-même, en tous cas Sagan a écrit par la suite de nombreux autres romans.

André Malraux

Outre le fait que Malraux était un personnage politiquement très important, ministre de la Culture ayant réussi à protéger des oeuvres en péril, comme l'ensemble architectural constitué par le centre historique de la ville de Lyon, près de chez moi actuellement, mais aussi grand voyageur et personnage assez ambigu puisqu'il n'hésitait pas à voler des oeuvres d'art au cours de ses voyages, ce qui est bien connu, il était atteint du syndrome de Gilles de la Tourette qui pousse le malade à avoir des gestes incontrôlés ainsi que des paroles, un flot de paroles dans son cas, parfois mal contrôlées elles aussi, en tous cas souvent obscures. Mais c'était aussi un grand écrivain. Parmi ses oeuvres on peut citer "l'Espoir", que je n'ai pas lu mais qui est, paraît-il, un roman époustouflant, adapté au cinéma de façon magistrale. Mais aussi "la Condition humaine", qui est un roman immense, unique, prenant aux tripes, extrême, étourdissant. Bien au-delà de la fiction dont il s'agit, des personnages situés en Chine, sans aucun doute pendant la Révolution Culturelle, il y a des hommes qui luttent, de façon désespérée, qui aiment, qui se tuent, qui souffrent; le titre résume ainsi tout cela et certaines pages, au-delà de l'histoire elle-même, sont absolument étonnantes de lucidité, de philosophie, de réflexion sur cette foutue condition humaine à laquelle on ne peut échapper que dans la mort, à laquelle on tient tant, luttant pour notre bonheur, nous enchaînant souvent au malheur... Alors l'espoir, eh bien, il est dans son autre roman, pas dans celui-ci...

Wou Tcheng En

Ecrivain chinois ayant vécu au XVIe siècle, il était aussi connu comme étant un grand poète, et on le sent bien dans la légende qu'il a couchée sur le papier, la fameuse "légende du singe pèlerin",qui a eu de nombreux échos dans la culture de toute l'Asie, jusque récemment, à travers une bande dessinée célèbre dans le monde entier et venant du Japon, "Dragonball". Mais le texte de Wou Tcheng En, bien plus que toutes les adaptations plus ou moins heureuses par la suite, est une ode au voyage, à la découverte de soi jusqu'à l'illumination, à laquelle parviendra finalement notre singe. Son parcours est une véritable aventure épique que l'on peut rapprocher de nos grandes légendes occidentales de chevalerie, de la "Chanson de Roland" à la "Quête du Graal". Il naît dans un oeuf, parvient à devenir le roi d'une tribu de singes, c'est pourquoi le titre est parfois le "Roi des singes", obtient des pouvoirs magiques en traversant une cascade enchantée, fait enrager les dieux à cause de sa très grande puissance. Puis il part en pèlerinage avec quelques personnages étonnants et ensemble, ils traversent des aventures exceptionnelles. Le style est splendide et la lecture en est très facile; bien sûr, lorsque l'abondance de détails gêne, on peut se permettre de lire assez rapidement, pour apprécier plus les passages épiques qui ne manquent pas tout au long des chapitres. Parcourir cette légende chinoise est un vrai plaisir.

Guillaume Apollinaire

Sa vie est entre autres liée à la naissance du mouvement surréaliste, dont il ne sera proche que vers la fin. Mais sa poésie est pour la plupart antérieure au surréalisme et on peut dire qu'elle l'annonce. Car elle est magistrale. L'un des recueils par lesquels je l'ai découverte est "Alcools". Et on peut bien parler d'un alcool et quel alcool! On s'enivre de ses vers, que ce soient ses portraits d'animaux ou de végétaux absolument délirants ou bien ses contes ayant pour décors Paris. De nombreuses poésies assez longues et écrites en alexandrins, justifient tout à fait l'emploi d'un tel titre car on est immergé tellement il se dégage une atmosphère envoûtante. Mais Apollinaire, dont le vrai nom était Wilhelm Apollinarius de Kostrowitzky, est aussi connu pour ses contes et poèmes érotiques, dont l'un est le "conte des dix mille verges", qui loin d'être un recueil d'histoires pornographiques, ou de se résumer à cela, est une merveille de littérature érotique, et on doit bien distinguer nettement les deux. Les visions les plus étonnantes et les plus délirantes se dégagent de ce recueil, tout comme du recueil "Alcools" et Apollinaire est pour ma part l'un des poètes, peut-être même le poète le plus séduisant, si ce n'est le plus grand, du début du vingtième siècle. Ses poèmes sont splendides, épiques, étonnants, uniques, étourdissants, en un mot ils sont beaux. Ils font aimer la poésie. A lire et à relire.

Jean Cocteau

Cocteau n'était pas seulement écrivain. Il a embrassé tous les domaines artistiques les uns après les autres. Allant du cinéma à la peinture en passant par la littérature, la fresque, le dessin, la poésie, c'était un créateur d'un talent rare et étendu. Au cinéma, il a donné un chef-d'oeuvre inoubliable, "la Belle et la Bête", inspiré du célèbre conte. Comment ne pas s'émouvoir à chaque vision de cette merveille cinématographique, à chaque personnage, à chaque costume, à chaque décor? Jean Marais, grimé en bête affreuse sous un masque qui le rend méconnaissable, donne à ce film toute sa profondeur. Dans la vie, c'était l'amant de Jean Cocteau pendant une assez longue période. A la littérature, Cocteau a donné, parmi quelques textes magnifiques, un drame lumineux, "les Enfants terribles", qui raconte la vie ou plutôt le destin tragique d'un frère et une soeur après la mort de leurs parents. Ce texte est un poème d'amour et de mort d'une grande beauté. Je n'ai pas lu les autres romans de Cocteau mais je suppose qu'il doit y avoir des petites merveilles. Enfin, la peinture fut un autre des talents de cet artiste prolifique et l'on peut apprécier nombre de ses oeuvres au musée "Jean Cocteau" de Menton, installé dans le vieux fort. En particulier on y trouve des fresques réalisées avec des galets. On peut citer aussi la maison qu'il a habitée pendant dix ans sur la Côte d'Azur et qu'il a entièrement décorée.

Châteaubriand

Ce fut un auteur prolifique dont la créativité s'étale sur à peu près tout le dix-neuvième siècle. Son oeuvre la plus longue, les "Mémoires d'outre-tombe", est aussi très célèbre. A vrai dire, toute son oeuvre est connue dans le monde entier. J'ai visité sa maison qui se situe dans un lieu charmant appelé la "Vallée aux Loups", à côté de Châtenay-Malabry, en région parisienne. On peut y découvrir les variétés d'arbres que l'écrivain a ramenés de ses nombreux voyages et plantés dans son jardin. Mais aussi le fameux fauteuil à la Récamier du nom de sa maîtresse. J'ai lu trois de ses romans ou plutôt contes romantiques: "Atala", "René" et "le dernier abencerage". "René" est un roman mettant en scène le personnage romantique par excellence, son parcours, sa souffrance, son isolement de la civilisation, son désir de retourner à l'état sauvage, alors que sa soeur, elle, entre dans les ordres et donne sa vie au service de Dieu. "René" est un sommet littéraire, "Atala" va encore plus loin, c'est un conte encore plus poignant et désespéré que "René" que cette histoire d'amour entre un occidental et une indienne, qui se termine de façon tragique par la mort de la jeune femme, au cours d'une scène intense et splendide lors de laquelle la présence d'un homme d'église donne toute la signification à l'histoire. Enfin, "le dernier abencerage" est un conte exotique curieux bien que moins incontournable que les deux précédents mais il mérite d'être découvert.

John Ronald Reuel Tolkien

Il est bien sûr l'auteur de l'immense trilogie du "Seigneur des Anneaux", qui a été adaptée au cinéma récemment. Si on savoure les pages du premier tome, la "Communauté de l'Anneau", que l'on apprécie toute la poésie qui s'en dégage tout en se laissant emporter dans l'aventure tout au long des fleuves de ces contrées imaginaires, et que l'on retourne voir l'adaptation cinématographique, on découvre toutes les nuances qui n'ont pas été adaptées à l'écran, et qui prennent toute leur signification, tout leur charme dans le roman. Si les deux tomes suivants sont aussi magiques que le premier, Tolkien est déjà un grand auteur. Mais ce professeur de littérature et de philologie anglais n'a pas écrit que la fameuse trilogie, loin de là. Il a commencé par un conte très séduisant qui doit se situer chronologiquement avant la trilogie et qui s'intitule "Bilbo le Hobbit". Adaptée par la suite en bande dessinée et qui sait, peut-être par la suite au cinéma, cette aventure fantastique est déjà un conte initiatique rempli de qualités. On voit déjà s'y profiler le style de l'auteur. Par la suite, d'autres livres, romans et contes permettent de profiter de ce style poétique envoûtant parmi lesquels les "livres des contes perdus" qui racontent à travers des contes très riches ni plus ni moins que la genèse du monde imaginé par l'auteur, toutes les légendes fondatrices, la mythologie originelle du "Seigneur des Anneaux" en quelque sorte. On ne plonge pas facilement dans l'oeuvre de Tolkien mais on n'en ressort pas facilement non plus. Un enchantement.

Fedor Dostoïevski

Deux romans assez courts peuvent donner une idée tout à fait nette de l'art de Dostoïevski et il s'agit d'une part des "Nuits Blanches", d'autre part du "Sous-sol". En ce qui concerne les "Nuits Blanches", j'ai commencé par le découvrir au théâtre, un petit théâtre parisien qui adaptait l'oeuvre littéraire de l'écrivain russe. L'acteur qui récitait une partie du texte était d'ailleurs excellent. A la fin de la représentation, il nous a fait boire, à tous les spectateurs, pas nombreux d'ailleurs, un verre de vodka. Car les "nuits blanches", c'est peut-être le grand roman de la solitude humaine, l'histoire de cet homme qui se promène dans Saint-Petersbourg en parlant aux maisons tellement il se sent seul. Puis il rencontre une femme dans la rue, une passante, de laquelle il tombe follement amoureux. Cet amour sera partagé plus ou moins. Ce roman est déjà un grand conte poétique. En ce qui concerne "le Sous-sol", c'est une histoire bien plus noire puisque le personnage principal n'a de rapports qu'avec ses collègues qui le méprisent. C'est alors un exposé en détail de la dépression qui atteint petit à petit et jusqu'au plus profond de son être ce personnage. Rarement dans la littérature la dépression n'a été aussi disséquée, détaillée, épluchée que dans ce roman. De même que le cynisme et la méchanceté humaine. Dostoïevski est un immense écrivain des profondeurs de l'être. J'imagine qu'il déploie aussi ce talent dans ses grandes fresques historiques.

Amélie Nothomb

Cette jeune femme a actuellement beaucoup de succès et écrit de nombreux romans. Je l'ai aperçue au salon du livre lors de la dédicace d'une de ses dernières oeuvres, que je n'ai pas pu faire dédicacer tellement il y avait de monde. Curieusement, je l'ai croisée peu de temps après non loin du jardin des Plantes à Paris mais je ne me suis pas imposé car les personnages publics doivent trouver cela fatigant. J'ai d'abord découvert son oeuvre au cinéma, à travers l'adaptation par Alain Corneau de son roman "Stupeur et tremblement". A la vision du film, j'ai commencé par ne pas apprécier tellement. Mais à la réflexion, cette oeuvre s'est imposée à moi comme une étude définitive sur les relations plus ou moins heureuses qui s'instaurent dans un milieu professionnel, quel qu'il soit d'ailleurs. Et surtout pas spécialement au Japon comme essaient de le croire certains Français pour se rassurer. J'en ai d'ailleurs discuté avec un ami japonais qui était entièrement d'accord avec moi. Cette histoire pourrait se situer dans n'importe quel pays. Mais le fait qu'elle se situe au Japon lui donne peut-être encore plus de force et de poésie. La lecture du roman l'a d'ailleurs confirmé: malgré la noirceur du propos, l'écriture est très belle et très poétique. Il est d'ailleurs touchant de constater qu'une histoire vécue, même très difficile, peut se transformer de façon transcendante en une oeuvre d'art littéraire. Amélie Nothomb n'hésite pas à parler d'elle et c'est ce qui fait la force de sa prose.

Akutagawa Ryunosuke

Ecrivain japonais du début du vingtième siècle, il a, entre autres, écrit des adaptations modernes de nombreux contes japonais et orientaux en général. Tout particulièrement, l'un de ses contes, "Rashômon", qui donne le titre au recueil que j'ai lu, a été adapté au cinéma dans les années cinquante par Kurosawa. Mais curieusement, Kurosawa a en réalité adapté sous ce titre deux contes différents, qu'il a entremêlés pour donner ce chef-d'oeuvre cinématographique. Il s'agit de "Rashômon" et de "Dans le fourré". On peut remarquer de façon anecdotique que dans le film "Ghost Dog" de Jim Jarmusch, le héros conseille à une petite fille la lecture du conte "Dans le fourré". Ces contes se situent à l'époque médiévale comme plusieurs des contes du recueil, les plus intéressants d'ailleurs. Mais les autres, dont l'histoire se déroule au début du vingtième, donc de façon contemporaine pour l'auteur, ne sont pas pour autant dénués d'intérêt. Que l'on apprécie particulièrement les légendes médiévales et on trouve tous les styles, de la recherche d'un mets délicieux dans une province japonaise avec "gruau d'ignames" à la persécution de japonais fidèles du Christianisme dans "Ogin" en passant par la vie d'un peintre dans "Figures infernales" et même le détail d'une légende fondatrice de la mythologie japonaise dans "Susanoo". Toujours avec une écriture minutieuse et poétique. La lecture de ces contes est un vrai bonheur et on espère qu'Akutagawa a été édité de façon plus générale en français.

Charles Baudelaire

J'ai étudié les poèmes de Baudelaire de façon assez détaillée lorsque j'étais au lycée. Mais revenir de temps en temps à sa poésie est une vraie joie. L'enfance misérable et extrêmement douloureuse du petit Charles l'a conduit à écrire, souvent sous l'emprise de l'alcool, parfois l'absinthe, et c'est bien connu, des merveilles de poésie et de littérature. Que l'on commence à parcourir les textes des "Fleurs du Mal" et l'on découvre des perles presque à toutes les pages, autant dans les poèmes intitulés "spleen" que dans les poèmes sur l'amour, la mort, les poèmes érotiques, les poèmes sur les animaux, sur les chats, la fameuse chevelure, tout aussi bien ceux du milieu du recueil que ceux qui en ont été expulsés à la suite du procès de Baudelaire et qui ont été rajoutés par la suite. De même, en parcourant les pages du "Spleen de Paris", on découvre des contes splendides, de rêve ainsi que de cauchemar, des déambulations nocturnes du poète dans les rues de la capitale à la description de la misère, l'extrême tendresse du regard posé sur l'enfance, sur l'indigence. On peut citer l'un des contes les plus marquants, au cours duquel l'enfant riche qui ne sait plus s'amuser jette un regard à travers une grille sur un enfant pauvre qui, lui, s'amuse avec un rat. Allant du sublime au morbide et inversement sans aucune difficulté, Baudelaire est bien sûr l'un des plus grands poètes mais aussi l'un de mes préférés.








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