jeudi 9 février 2012

Sorbonne Plage, communauté de scientifiques créée par Louis Lapicque et Charles Seignobos, par Paul-Eric Langevin

SORBONNE PLAGE 
Communauté de scientifiques créée par Louis Lapicque et Charles Seignobos

Paul-Eric Langevin

« La véritable science apprend avant tout à douter »

Miguel de Unamuno


En 1898, le physiologiste Louis Lapicque, suivi de son ami l’historien Charles Seignobos découvrent un lieu de villégiature très agréable : la petite commune de l’Arcouest en Bretagne, dans les Côtes d’Armor, non loin de Paimpol, petite ville de pêcheurs. Assez rapidement, ils se font construire des maisons pour y passer les vacances d’été et y invitent leurs amis professeurs à la Sorbonne, ce qui donnera à l’endroit l’appellation de Sorbonne Plage. Sont invités entre autres les Perrin, les Curie, les Joliot, les Auger, les Langevin, les Maurain, les Borel, les Chavannes…

Au total, plus d’une vingtaine de familles se rapprochent ainsi pendant l’été. La plupart sont scientifiques mais aussi historiens, sinologues, philosophes ou artistes. Cette petite communauté très soudée au fil des années, profite de l’ambiance estivale pour découvrir la joie des bains de mer, de la navigation aux alentours de l’île de Bréhat et du sport, notamment la pêche à la crevette mais aussi le tennis, introduit dans cette communauté par André Debierne, quand les débats ne tournent pas autour de la vie intellectuelle et politique ainsi que de l’actualité de la recherche scientifique.

Marie Curie, qui vient souvent avec ses filles, se fait construire, après la mort accidentelle de son mari Pierre Curie en 1906, une petite maison donnant sur la baie, avec l’argent de son prix Nobel de chimie datant de 1911. De la même façon, Jean Perrin qui obtient le prix Nobel de physique en 1926 pour ses travaux sur la discontinuité de la matière, utilise aussi l’argent pour faire construire une grande maison aux alentours, baptisée Ti Yann. Les années passant, les vacanciers ont bientôt des enfants, qui deviendront les deuxième et troisième générations d’arcouestiens.

Seignobos n’a pas de descendance et après sa mort, sa maison sera vendue. Mais ses ouvrages sur l’histoire de la France, de l’Europe et de la Grèce ancienne resteront des références dans le domaine. Il est aussi un grand connaisseur de chansons pour le plaisir des uns et des autres. Lapicque, qui a une œuvre importante en physiologie, avec en particulier la description de la notion de chronaxie, a constitué aussi au cours de ses voyages une œuvre anthropologique. Avec sa femme Marcelle de Heredia, il adopte leur neveu devenu orphelin, Charles Lapicque, qui devient peintre après des études scientifiques et hérite de la maison de Roch Ar Had. Ce dernier construit une œuvre picturale importante très influencée par son passe-temps de mélomane et par l’ambiance de la mer et écrit un essai sur l’espace, l’art et la destinée.

Quant à Francis Perrin, le fils du physicien, il passe un doctorat de mathématiques et un de physique et devient haut commissaire à l’énergie atomique sous De Gaulle. Il hérite de la maison de Ti Yann. La maison de Marie Curie revient, après sa mort en 1934, à sa fille Irène et à son gendre Frédéric Joliot. L’histoire de l’Arcouest, c’est aussi l’histoire des débuts du nucléaire français : Frédéric et Irène créent le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) après la seconde guerre mondiale, avec l’aide notamment de Francis Perrin, Jean Langevin et Pierre Biquard. Frédéric Joliot est aussi un habitué de la pêche, de la navigation, des bals et des soirées de chant organisées avec les amis.

L’autre fille des Curie, Eve, commence une carrière de pianiste puis devient journaliste et écrivain. Elle écrit un livre à succès à propos de sa mère, «Madame Curie», ainsi qu’un long roman, «Voyage parmi les guerriers». En 1940, elle rejoint la France Libre en Angleterre. Elle partira vivre aux Etats-Unis où elle épousera le diplomate Henry Labouisse, directeur de l’UNICEF, et s’occupera des réfugiés palestiniens. Mais la région est aussi le pays d’accueil de Pierre Loti, l’auteur de « Pêcheurs d’Islande » ainsi que de J.H. Rosny Aîné, l’auteur de « la Guerre du Feu » et de son frère J.H. Rosny Jeune. Lénine lui-même fait un séjour à Sorbonne Plage à une époque antérieure.

Le mathématicien Emile Borel est marié à Camille Marbo, qui est écrivain et dirige la Société des Gens de Lettres. Son livre «Souvenirs et rencontres : à travers deux siècles» est un recueil de souvenirs sur l’histoire de l’Arcouest au cours du vingtième siècle. On se reportera notamment au premier chapitre. Borel, fondateur de la théorie de la mesure et du calcul des probabilités en mathématiques et futur ministre de la Marine, discute longuement dans cette ambiance de vacances de physique mathématique avec mon grand-père, le physicien Paul Langevin, auteur notamment du paradoxe des jumeaux en relativité ainsi que de travaux reconnus en électromagnétisme et en physique statistique.

Sa fille Madeleine Langevin a épousé Albert Varloteau, métallurgiste, ils se sont installés dans une maison construite à Bois-le-Roi, près de Fontainebleau, après un long voyage en Amérique du Sud. Quant à Bernard Langevin, surnommé Tiapa, il est devenu guide de haute montagne, a fait des conférences sur son grand-père et conserve ses archives, qu’il transmet plus tard au Musée de la Résistance de Meaux. Moi-même, je conserve aussi des archives sur son oeuvre ainsi que les travaux de ma grand-mère Eliane Montel.

Les enfants de Paul Langevin se lieront d’amitié avec les autres enfants du groupe. Son gendre, Jacques Solomon, physicien, résistant et communiste, sera fusillé par les Nazis à la fin de la guerre en même temps que son ami Georges Politzer, philosophe marxiste et auteur des principes élémentaires de philosophie ainsi que d’une critique des fondements de la psychologie et d’une critique de Bergson. Il avait eu l’occasion d’assister aux séminaires de Sigmund Freud et de Sandor Ferenczi à Vienne.

Avant la première guerre, les scientifiques présents créent une série de cours d’introduction à la science pour leurs enfants. Ils sont proches des mouvements éducatifs d’avant-garde comme le Groupe Français d’Education Nouvelle. Certains des cours donnés par Marie Curie aux enfants ont récemment été publiés.

Plusieurs livres et publications peuvent être consultés concernant Sorbonne Plage, qui a été aussi nommé Fort-la-Science. En particulier, il existe un documentaire radiophonique ainsi qu’un autre passé à la télévision. Une exposition a été présentée à la BNF en 2008 sur le sujet.

J’ai moi-même eu l’occasion de m’y rendre deux fois, la première fois en 2003 et la deuxième fois en 2011. Je remercie particulièrement mes cousins Noémie et Yves Koechlin de m’avoir fait découvrir ce pan de notre histoire scientifique et je souhaite rendre hommage à ce dernier qui est décédé accidentellement en 2011 à l’âge de 89 ans.   
                                                                                  Paul-Eric Langevin (2012)



Références :
- « A travers deux siècles : souvenirs et rencontres » de Camille Marbo, Grasset, 1967
- « Lettres » de Marie Curie et ses filles, Pygmalion, 2011
- Site internet de Georges Lapicque : www.georgeslapicque.fr 


Frédéric, Irène et Pierre Joliot

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