jeudi 20 décembre 2012

Rapport sur l’inventaire phonétique et phonologique du Kabyle, par Paul-Eric Langevin



Paul-Eric LANGEVIN  

Ioana CHITORAN 

Rapport sur l’inventaire phonétique et phonologique du Kabyle 

Le Kabyle fait partie des langues berbères, elles-mêmes un sous-ensemble des langues afro-asiatiques. Il y a à peu près 25 langues différentes de type berbère, le Kabyle étant l’une d’elles, et près de 400 langues afro-asiatiques. Le Kabyle est parlé en Kabylie, région située à l’est de l’Algérie. Cette langue est aussi parlée dans d’autres pays d’Afrique du Nord ainsi qu’ailleurs dans le monde, en particulier en France et en Belgique. Il y a 3,5 millions de locuteurs du Kabyle en Kabylie et 5,5 millions dans le monde. Elle est parlée aussi en particulier en Algérie, au Maroc, en Tunisie et dans l’ouest du Sahara. Le Kabyle est aussi appelé Amazigh ou Tamazight. C’est une langue reconnue comme langue nationale en Algérie depuis 2002. Les locuteurs sont fiers de leur langue et résistent en particulier à l’influence de l’Arabe. Les systèmes d’écriture utilisés sont l’écriture arabe, l’alphabet latin ou l’écriture tifinagh mais le Kabyle est à l’origine une langue essentiellement orale. Il existe de nombreux contes dans la culture kabyle. Depuis quelques dizaines d’années, le Kabyle est étudié par les linguistes et de nombreux travaux sont dignes d’intérêt, parmi lesquels les travaux de Sabrina Bendjaballah, Amina Mettouchi, Kamal Nait-Zerrad, Ramdane Achab mais aussi ceux de Michel Quitout, Lionel Galand, René Basset, Jean-Marie Dallet ou encore Camille Lacoste-Dujardin, auteur d’un magnifique «Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie».

Pour notre travail de terrain, nous avons interrogé trois camarades de classe âgés d’environ 25 ans, deux femmes et un homme. Parmi ces trois personnes, deux sont originaires de Bejaïa et une de Tizi Ouzou. On a pu en particulier remarquer que le Kabyle de Bejaïa et celui de Tizi Ouzou représentent deux dialectes différents bien qu’assez proches.

Voyelles
Le Kabyle utilise 3 voyelles différentes, /a/, /i/, /u/ plus le schwa /ə/ appelé aussi ilem. Nous avons trouvé des exemples de chaque voyelle dans le corpus étudié lors du travail de terrain.
/ə/ :
[n ə k]           je
[x ə t  ʃ]          tu
/a/ :
[n ə tsa]        il
[nu θ nia]      ils
/i/ :
[nuk ə nia]   nous
[nu θ nia]     ils
/u/ :
[nuk ə nia]   nous
[nu θ nia]     ils
Par rapport aux voyelles, nous avons trouvé le même résultat que celles données dans la version que nous avons trouvée en ligne. Passons maintenant à l’étude des consonnes. 

Consonnes
A partir du corpus étudié, nous avons dégagé l’existence de 20 consonnes en Kabyle :
/n/      /k/      /x/      /t/       /ʃ/       /s/       /w/     /θ/      /r/       /j/       /g/      /h/      /ð/  /q/          /m/     /v/     /ʁ/      /ʒ/      /z/      /q/ barré
Nous avons utilisé un corpus composé de 25 mots du Kabyle, c’est pourquoi nous n’avons dégagé l’existence que de 20 consonnes mais il en existe en réalité plus puisque l’ensemble des consonnes du Kabyle s’élève environ à 45 consonnes selon la version que nous avons trouvée en ligne. Voici des exemples de mots tirés de notre corpus pour chacune des 20 consonnes que nous avons mises en évidence :
/n/ :
[n ə k]           je
[n ə tsa]        il
/k/ :
[nuk ə nia]   nous
[akaru]          tête
/x/ :
[x ə t  ʃ]          tu
[xunwi]         vous
/t/ :
[n ə tsa]        il
[θamtuθ]      femme
/ʃ/ :
[x ə t  ʃ]          tu
[aq ʃi ʃ]          enfant
/s/ :
[n ə tsa]        il
[a ʁ arsiu]   animal
/w/ :
[xunwi]         vous
[wihin]          celui-ci
/θ/:
[nu θ nia]     ils
[a θ rur]        oiseau
/r/ :
[argaz]          homme
[a θ rur]        oiseau
/j/ :
[waji]             ceci
[ðaji]              ici
/g/ :
[wagi]                       cela
[argaz]          homme
/h/ :
[wihin]          celui-ci
[wahi]           celui-là
/ð/ :
[ðaji]              ici
[ðijin]           
/q/ :
[aq ʃi ʃ]          enfant (garçon)
[θ aq ʃi ʃ θ]   enfant (fille)
/m/ :
[θ amtu θ]    femme
[jimma]         mère
/v/ :
[vava]                       père
/ʁ/:
[a ʁ arsiu]   animal
[amzu ʁ ]    oreille
/q/ barré:
[aq ʒun]        chien


[θ aq ʒunt]   chienne
/ʒ/ :
[aq ʒun]        chien


[θ aq ʒunt]   chienne
/z/ :
[amzu ʁ ]    oreille         
[argaz]          homme
Paires minimales : nous en avons trouvé quelques unes mais elles ne sont pas très nombreuses, en voici deux exemples particuliers,
/j/ - /g/          [waji]             /          [wagi]
/j/ - /g/          [ðaji]              /          [ðagi]

Conclusion et hypothèses
Si l’on devait continuer une étude sur le Kabyle, on approfondirait certainement les questions historiques et sociales, voire sociolinguistiques et ethnolinguistiques. En particulier, hormis la question de la langue, le fonctionnement de la famille et des traditions nous paraît particulièrement intéressant, d’après ce que l’on a pu trouver dans l’ouvrage de Camille Lacoste-Dujardin cité dans les références. D’autre part, les questions de lexicologie étudiées dans les autres ouvrages consultés nous paraissent être des sujets très riches. Du point de vue de la phonétique et de la phonologie, il faudrait pouvoir faire un inventaire complet et se poser des questions de linguistique comparative pour savoir si les consonnes que nous avons mises en évidence et qui ne se trouvent pas dans des langues romanes déjà étudiées (/x/, /θ/, /ð/, /q/ barré…) se retrouvent dans les autres langues afro-asiatiques ou dans d’autres groupes de langues.

Liste de références
Nous avons consulté les travaux suivants :
-Linguistique berbère et applications, Kamal Nait-Zerrad, 2004
-La néologie lexicale berbère, Ramdane Achab, 1996
-Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie, Camille Lacoste-Dujardin, 2005
Articles :
-L’inaccompli négatif en berbère, Maarten Kossmann, 1989
-La personne grammaticale en berbère, Lionel Galand, 1994
-Schwa en berbère, Maarten Kossmann, 1995
Nous renvoyons aussi aux nombreux articles sur le Kabyle publiés indépendamment par Amina Mettouchi et par Sabrina Bendjaballah, ainsi qu’au dictionnaire Kabyle-Français publié par Jean-Marie Dallet en 1985.

dimanche 25 novembre 2012

Phonétique Experimentale: les voyelles du français, par Matias Calderon et Paul-Eric Langevin

Matias Calderon
Paul-Eric Langevin
Ioana Chitoran

PHONETIQUE EXPERIMENTALE: LES VOYELLES DU FRANCAIS
(Paul-Eric) Le Français est une langue de la famille des langues romanes, elles-mêmes faisant partie des
langues indo-européennes.
Elle est principalement parlée en :
-en Europe: France, Belgique, Italie, Suisse, Luxembourg, Monaco, Andorre, Vatican, Iles anglonormandes,..
-en Amérique: Canada, Etats-Unis, Départements et territoires d'outre-mer, Haiti,...
-en Afrique: Benin, Burkina-Faso, Burundi, Cameroun, Comores, Côte-d'Ivoire, Djibouti, Gabon,
Guinée, Madagascar, Mali, Niger, Centrafrique, Congo, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo, Rwanda
- Elle est aussi langue administrative au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Mauritanie,
à l'île Maurice, …
Elle est donc langue officielle de 29 pays dans le monde et langue administrative de 38 pays différents. C'est
une langue de type SVO, flexionnelle et syllabique.
Le système vocalique du français est le suivant:
-6 voyelles écrites: A, E, I, O, U, Y
-16 voyelles phonétiques: 12 voyelles orales et 4 voyelles nasales
a patte, papa
ɑ pâte, tas
ə fenêtre
ø jeu, feu
oe fleur
e été, nez
ɛ mer, j’aimais
o sot, seau, sceau, saut
ɔ porte, port, or, mort
i fille, ami
u coup, août
y nu, j’ai eu
ɑ̃ rang, avant
ɛ̃ rein, brin, pain
ɔ̃ bon, ton
oẽ brun, un
Ici, nous allons faire une étude comparative de 4 voyelles : [i], [u],[o] et [ø] dans un contexte
particulier : Peau [po], pis [pi], pou [pu] et peu [pø] qui représentent 4 paires minimales.

(Matias) Ces trois voyelles se différencie entre elles par grâce à plusieurs traits donc nous allons en faire la
liste maintenant :
– la voyelle [i] se différencie avec la voyelle [u] par son antériorité. En effet dans le trapèze
vocalique, [i] est la voyelle la plus antérieure de toutes les voyelles du français. La voyelle [ø]
est quant à elle légèrement plus postérieure que la voyelle [i] et la voyelle [o] se situe dans le
même degré de postériorité que la voyelle [u].
– on peut opposer les voyelles [i] et [u] avec les voyelles [o] et [ø] par le degré d'ouverture. Tout
d'abord les voyelles [i] et [u] sont les voyelles les plus fermées parmi toutes les voyelles du
français. [o] et [ø] sont quant à elles, des voyelles mi-fermées.
Nous allons donc comparer les trois voyelles tout d'abord grâce à un tableau des durées des voyelles
pour chaque voyelle répertorié ainsi que la moyenne de toutes les répétitions. Ensuite, on fait de même pour
les formants (F1, F2 et F3). Ceci va donc nous permettre de faire tout d'abord un espace vocalique du F1 sur
F2-F1 et un autre de F1 sur F2. On va pouvoir ensuite en tirer les conclusions.

1) Tableau des durées des voyelles pour chaque voyelle et la moyenne sur toutes les répétitions : (Paul-
Eric)
[po] [pi] [pu] [pø]
Durée 1 0.420 0.400 0.420 0.380
Durée 2 0.390 0.430 0.480 0.430
Durée 3 0.330 0.390 0.490 0.360
Moyenne 0.380 0.406 0.463 0.390

2) Tableau des formants (F1, F2,F3) individuels pour chaque voyelle et la moyenne sur toutes les
répétitions : (Matias)
[o] [i] [u]
F1 - 1ère occurrence 470 240 410 450
F2 – 1ère occurrence 970 2100 1000 1400
F3 - 1ère occurrence 2650 3100 2500 2480
F1 - 2ème occurrence 450 500 300 420
F2 - 2ème occurrence 900 2100 920 1510
F3 - 2ème occurrence 2700 3200 2470 2500
F1 - 3ème occurrence 420 270 350 420
F2 - 3ème occurrence 900 2060 970 1460
F3 - 3ème occurrence 2650 3170 2700 2500
F1 - moyenne 447 337 353 430
F2 - moyenne 924 2087 963 1457
F3 - moyenne 2667 3157 2557 2493
[ø]
[po] [pi] [pu] [pø]
Durée 1 0.420 0.400 0.420 0.380
Durée 2 0.390 0.430 0.480 0.430
Durée 3 0.330 0.390 0.490 0.360
Moyenne 0.380 0.406 0.463 0.390
(1) Espace vocalique du français :


(2) Espace vocalique rempli à la main, F1 sur F2 grâce aux moyennes des voyelles : (Matias)

(3) Espace vocalique rempli à la main, F1 sur F2-F1 grâce aux moyennes des voyelles :

Comme on peut le voir dans l'espace vocalique (2), on peut voir qu'il correspond en effet au trapèze
vocalique présenté en (1). Ainsi, les voyelles se retrouvent pratiquement à la même place que lors des
trapèzes qu'on connait. Si on peut cet espace vocalique (3), on peut voir qu'il existe cependant quelques
différences. Pour commencer, on peut voir que la voyelle [o] ne rentre même pas dans le grid que nous a été
proposé. En effet, considérant que son F1 est égal à 447 en moyenne et que le F2 est égal à 924, cela nous
fait un F2-F1 de 477 approximativement. La voyelle est donc considérablement plus à droite. La voyelle [u]
et la voyelle [ø] subissent quant à elles, le même ressort mais dans une moindre quantité. On peut cependant
remarquer que la voyelle [i] bouge de très peu et on peut expliquer cela à la grande différence qui existe entre
le F1 et le F2 de cette voyelle. Son F1 se situe en moyenne à 337 et son F2 à 2087.
C'est ainsi qu'on peut en conclure que plus la voyelle est fermée, donc par extension avec un F1 plus
bas, et antérieure, donc avec F2 plus élevé, moins la voyelle va subir les conséquences de cette variation.
C'est le cas de voyelle [i]. De l'autre coté, plus la voyelle est ouverte, donc avec un F1 assez élevé, et
postérieure, donc avec un F2 bas, plus elle va subir cette variation comme c'est le cas de la voyelle [o]. On
peut donc supposer que la voyelle [ɔ] sera encore plus fortement affecté par cette variation car toujours très
postérieure mais plus ouverte que la voyelle [o].
Face à ces deux voyelles, la voyelle [u] et la voyelle [ø] sont moindrement touchées mais 2 de leurs
traits font qu'elles subissent tout de même cette variation. Tout d'abord, la voyelle [u] qui a un F2 très bas à
cause de sa postériorité qui fait baisser la différence entre F1 et F2. Et ensuite la voyelle [ø] qui est rattrapé
par son aperture, plus importante que celle du [i] et par son antériorité inférieure.

Ouvrages de référence:
– Phonétique acoustique, Philippe Martin, Armand Colin
– Phonétique du français, Pierre Léon, Armand Colin
– Dictionnaire amoureux des langues, Claude Hagège,

vendredi 20 juillet 2012

Emile Benveniste et les études indo-européennes, par Paul-Eric Langevin


Paul-Eric Langevin

  
Emile Benveniste et les études indo-européennes
                                                                                               
Vladimir Jankelevitch : «Chercher l’essentiel inaperçu» 

Le but de ce travail est de présenter le parcours et l’œuvre du linguiste Emile Benveniste qui a travaillé en linguistique générale et sur la grammaire comparée des langues indo-européennes. On insistera sur les rapports étroits entre le travail de Saussure et celui de Benveniste ainsi que sur le travail des linguistes qui se sont inspirés de l’œuvre de ce dernier. On décrira ensuite brièvement l’intérêt du domaine de la linguistique consacré aux études indo-européennes. On s’intéressera ensuite de façon plus approfondie à la thèse de Benveniste et plus particulièrement au neuvième chapitre de celle-ci intitulé «Esquisse d’une théorie de la racine» qui présente un intérêt majeur dans le domaine indo-européen et dans celui de la linguistique comparée. 

Pour ce faire, on indiquera les principaux aspects novateurs de ce travail, dans le domaine de la lexicologie, de la phonologie et de la morphologie, en particulier le travail fait sur les transformations phonologiques et la structure morphologique des racines de l’indo-européen et des mots qui en découlent  dans les langues européennes dérivées. On détaillera ensuite l’intérêt des tableaux présentés par l’auteur ainsi que celui des règles qu’il a déduites de son travail concernant le comportement général des racines étudiées. 

On dégagera enfin l’intérêt principal de ce texte au sein de la grammaire comparée et plus particulièrement des théories structuralistes naissantes qui seront ensuite appliquées à de nombreux champs des sciences humaines. On terminera par une bibliographie des œuvres de Benveniste, ainsi que des œuvres inspirées de son travail et enfin des classiques dans le domaine des études indo-européennes. 
                         

      Emile Benveniste
Emile Benveniste (né Ezra Benveniste) est né à Alep en Syrie le 27 mai 1902. Il a un frère, Henri, né en 1901 et déporté en 1942 et une sœur, Carmélia, née en 1904 et décédée en 1979, qui deviendra sa légataire universelle. En 1913, il arrive à Paris pour faire ses études et suit le séminaire de l’école rabbinique de la rue Vauquelin. Il passe son baccalauréat en 1918 et s’inscrit ensuite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il obtient une licence de lettres classiques en 1919 et une agrégation de grammaire en 1922. Cette meme  année, il s’inscrit à l’Ecole des Langues Orientales puis enseigne au collège Sévigné. Il est naturalisé français en 1924 et change son prénom Ezra en Emile. Par la suite, il fait un séjour en Inde comme précepteur dans la célèbre famille Tata entre 1922 et 1927. Puis il est l’élève du grand linguiste Antoine Meillet à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il obtient un diplôme de cette école en 1927 sous la direction de Joseph Vendryes et soutient sa thèse en 1935 sur les origines de la formation des noms en indo-européen. Il a travaillé essentiellement sur la grammaire comparée des langues indo-européennes ainsi que dans le domaine de la linguistique générale puis de la sémantique générale. Il devient directeur d’études à l’EPHE à partir de 1927 puis professeur de grammaire comparée au Collège de France à partir de 1937.              

Pendant la guerre, il est fait prisonnier en 1940 puis s’évade et se réfugie en Suisse jusqu’en 1945. Après la guerre, il devient secrétaire adjoint puis secrétaire de la Société de Linguistique de Paris. En 1956, il fait un infarctus qui l’oblige à diminuer son rythme de travail. Par la suite, en 1960, il devient membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres puis directeur de l’Institut d’études iraniennes, de la revue d’études arméniennes et président de l’association internationale de sémiotique. Il continue d’enseigner au Collège de France jusqu’en 1969, date à laquelle il subit un accident vasculaire cérébral et devient aphasique. Les dernières années de sa vie sont alors très douloureuses puisqu’il n’a plus que très partiellement ses facultés de parole mais garde intacts son affectivité et son intellect. Il meurt à Versailles quelques années après, le 3 octobre 1976. On peut se reporter pour plus de détails aux excellentes notes biographiques rédigées par son élève Georges Redard. 

Emile Benveniste est considéré comme l’un des grands linguistes du vingtième siècle après Ferdinand de Saussure, Antoine Meillet et quelques autres. Il a été l’un des spécialistes des études indo-européennes, en particulier de l’iranien et a laissé derrière lui quelques ouvrages majeurs dont les «Problèmes de linguistique générale», le «Vocabulaire des institutions indo-européennes» ainsi que sa thèse sur la formation des noms en indo-européen, suivie d’un court opuscule appelé «Noms d’agents et noms d’actions en indo-européen». Il est représentatif du courant et de la pensée structuralistes qui ont commencé à se développer en linguistique pour ensuite se répandre à toutes les sciences humaines à partir des années 60. Il est d’ailleurs le co-fondateur de la revue «l’Homme» avec Claude Levi-Strauss en 1961. De février à octobre 1947, il effectue un voyage en Iran et en Afghanistan pour étudier les langues et les dialectes locaux. Par la suite, il visite aussi le Canada et les Etats-Unis entre 1952 et 1953 pour étudier les dialectes des Haida, des Tlingit et des Eskimos. 

De nombreux linguistes ont travaillé ou travaillent encore sur son œuvre, parmi lesquels Michel Arrivé, Julia Kristeva, Serge Martin, Guy Serbat, Gérard Dessons, Emilie Brunet, Irène Fenoglio, Chloé Laplantine entre autres. En 1975, un ouvrage collectif dirigé par Julia Kristeva, Jean-Claude Milner et Nicolas Ruwet a paru sous le titre «Langue, discours, société, pour Emile Benveniste». Guy Serbat a dirigé les actes du colloque international de l’université de Tours sur Benveniste en 1983, ceux-ci ont été publiés en plusieurs volumes. Michel Arrivé a dirigé en 1995 avec Claudine Normand un colloque intitulé «Emile Benveniste, 20 ans après». De nombreux livres ont été écrits sur son œuvre et on peut citer aussi plusieurs articles écrits par Jean-Jacques Thomas, Charles de Lamberterie, Stéphane Mosès, Jean-Michel Adam, Charles Malamoud, Guillaume Paugam entre autres. 

Ses dernières leçons au Collège de France datant de 1968 et 1969 ont été publiées cette année par Irène Fenoglio aux éditions de l’EHESS. Ses archives, constituant le fonds Benveniste, se situent essentiellement à Paris, au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale (dons datant de 1976, 1981, 2004 et 2006), au Collège de France (papiers déposés par le professeur Gérard Fussman, élève de Georges Redard) mais aussi à l’Institut des Mémoires de l’Edition Contemporaine à Caen (Problèmes de syntaxe générale, La flexion dans les langues non-indo-européennes, Les cas, Les pronoms) ainsi qu’à l’université de Berne et aux Archives Littéraires en Suisse (ce sont les archives ayant appartenu à Georges Redard ainsi que la bibliothèque de Benveniste) et même en Alaska, à la Rasmuson Library de l’université de Fairbanks. Ces archives ont été étudiées en particulier par Emilie Brunet. Dans sa thèse datant de 1935, il cite notamment un auteur concernant les études indo-européennes : il s’agit de Jerzy Kurylowicz, linguiste polonais qui a écrit l’ouvrage intitulé «Etudes indo-européennes» à la même date.   

Les études indo-européennes 
Elles postulent l’existence d’une origine commune aux différentes langues existant en Europe ainsi qu’au Moyen-Orient et jusqu’en Inde. Ces langues sont regroupées par groupes et forment la famille des langues indo-européennes, dont l’origine serait la langue hypothétique appelée indo-européen commun qui aurait été parlée par les Proto-indo-européens il y a plusieurs millénaires. Les auteurs qui se sont distingués dans ce travail au 19ème ainsi qu’au 20ème siècles sont entre autres William Jones, Rasmus Rask, August Schleicher, Thomas Young ainsi que bien sûr Ferdinand de Saussure, Antoine Meillet, Emile Benveniste, Joseph Vendryes mais aussi Franz Bopp, Maurice Grammont, Georges Dumézil, Michel Bréal ou encore Karl Brugmann. 

Des scientifiques d’autres disciplines se sont essayés dans le domaine de la linguistique et plus particulièrement des études indo-européennes : c’est le cas du physicien Thomas Young déjà cité, ainsi que du mathématicien Hermann Grassmann, auquel on doit une règle phonétique, la loi de Grassmann. De nombreuses autres lois phonétiques sont utilisées pour décrire les langues indo-européennes : c’est le cas respectivement des lois de Brugmann, de Hirt, de Saussure, de Meillet, entre autres. D’autres règles ont aussi leur importance dans ce domaine : l’alternance vocalique, la réduction des vélaires, la loi de limitation en grec, la seconde mutation consonantique en haut allemand. 

Certains auteurs plus récents ont écrit sur l’histoire des études indo-européennes comme Colin Renfrew, Xavier Delamarre, Bernard Sergent. Ce domaine touche directement celui de la linguistique comparée ainsi que celui de la phonétique historique. William Jones identifie la famille des langues indo-européennes au 18ème siècle, Thomas Young invente par la suite le terme de langues indo-européennes et la Grammaire comparée de Franz Bopp datant de 1866 marque le début des études indo-européennes. Karl Brugmann fonde ensuite l’étude comparée de ces langues. 

On peut citer quelques termes du vocabulaire proto-indo-européen : mehter (mère), phter (père), bhrehter (frère), swesor (sœur), dhughter (fille), suhnn (fils), nepot (neveu), daiuer (beau-frère), snusos (belle-sœur), suekrn (belle-mère), dhghemon (quelqu’un), hner (héros), wihro (homme), gweneh (femme). Les langues indo-européennes sont classées en branches et sous-branches diverses qui découlent toutes des indo-européens I, II et III et auxquelles il faut rajouter le cas des langues anatoliennes qui sont un peu à part. 

Les langues en question sont très nombreuses mais on peut en donner quelques exemples : l’albanais, l’anatolien, l’arménien, le balte, le celte, le germanique, le grec, l’indo-iranien, l’indo-aryen, l’italique, le slave, le tokharien, le hittite, le thrace… Elles étaient ou sont encore parlées par : les albanais, les arméniens, les baltes, les celtes, les germains, les grecs, les indiens, les iraniens, les kurdes, les latins, les scythes, les slaves… Différentes théories ont été élaborées dans ce domaine comme la fable de Schleicher, qui est une traduction d’une fable en plusieurs langues, ou l’hypothèse kourgane, qui est une hypothèse sur le lieu d’origine des premiers indo-européens. Le linguiste Merritt Ruhlen a d’ailleurs écrit notamment sur l’origine des langues, sur les traces de la langue mère, transgressant ainsi l’ancien tabou de la Société de Linguistique de Paris. 

Georges Dumézil a travaillé, lui, sur ce qu’il a appelé les fonctions tripartites indo-européennes : la fonction sacrée exercée par les pretres et le clergé, la fonction militaire exercée par les guerriers et la noblesse, et la fonction productive exercée par les agriculteurs, les artisans, les commerçants (cf. «Mythe et épopée»), qui selon lui structurent les sociétés européennes depuis ces époques reculées. Dans son livre «Des steppes aux océans», André Martinet fait par la suite en 1986 une très belle exposition des langues indo-européennes et des pays dans lesquels elles sont parlées. On peut aussi citer un texte de Gérard Fussman datant de 2003: «Entre fantasmes, science et politique. L’entrée des Aryas en Inde». 

D’autres notions essentielles peuvent être vues dans ce domaine : l’étude des langues, celle du vocabulaire, l’étude des copules ainsi que celle des racines qu’aborde Benveniste dans sa thèse. Pour dégager l’importance de la thèse de Benveniste et notamment du chapitre intitulé «Esquisse d’une théorie de la racine», nous nous appuierons sur la notice rédigée par Charles de Lamberterie au «Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes» de Ferdinand de Saussure. 

Esquisse d’une théorie de la racine 
C’est le neuvième chapitre de la thèse de Benveniste. Dans ce chapitre, il propose des remarques analytiques sur les origines des racines indo-européennes. Une certaine quantité de vocabulaire est donnée, aussi bien en indo-européen que dans les langues qui en dérivent. Ces principales langues sont : le hittite, le sanskrit, l’iranien, l’arménien, le tokharien, le grec, le latin, le slave, le germanique, le baltique, le celtique ou encore l’avestique, le vieux perse, le lituanien, le vieux prussien, le gotique, le vieux haut allemand, le vieil islandais, le gaulois, le gallois, l’irlandais. 

A partir du vocabulaire fourni, les mots sont décrits comme composés de racines en indo-européen commun. Le but de ce chapitre est alors de dégager les règles structurales essentielles qui gouvernent le comportement des racines. Ces racines ont pu etre reconstituées avec l’aide de la méthode comparative. Elles sont de plusieurs types et sont classées par genres au début du chapitre : il s’agit de racines monosyllabiques (bher), dissyllabiques (gwey[schwa]), bilitères (do-), trilitères (per-), quadrilitères (leuk-), quinquilitères (sneigwh) mais aussi de racines à voyelle intérieure (men-), à voyelle initiale (ar-), à voyelle finale (po-) ou encore à degré long (sed-), à degré zéro (dh[schwa]k-), à diphtongue (peik-), à diphtongue longue (sreig-) ou à diphtongue brève (bheudh-). 

1) Le vocabulaire employé 

Le vocabulaire ainsi formé contient aussi bien des verbes que des noms, des adjectifs ou des expressions idiomatiques. On peut trouver les verbes suivants : etre (skr. eszi), prendre (skr. epzi), manger (skr. adanzi), boire (po-), remplir (pel-), briller (dei-), vouloir (wel-), enrouler (wel-), recevoir (dek-), accueillir (dek-), enfermer (hatk-), recouvrir (hatk-), contenir (hatk-), frapper (pel-), courir (der-), aller (gwem, gwa, gwu), nager (sna-), parler (aok-), vivre (hwes-), tisser (otum), giter ([schwa]eu-), couler ([schwa]eu-), ruisseler ([schwa]eu-), dormir (swep-), recueillir (am-), moissonner ([schwa]em-), lier (senw-), cuire (pekw-), rotir (pekw-), ensorceler (hwek-), tuer (hark-), tromper (dabh-), acheter (skr. krinati), bruire (seu-), couper (sek-), trancher (sker-), penser (smer-), tresser (spen-), vieillir (skr. jurvati), surveiller (poi-), allaiter (dhei-), sucer (dha-), bruler (skr. dunoti), affliger (skr. dunoti), suivre (sekw-), chauffer (tep-), porter (bher-), tendre (ten-), réfléchir (men-), mesurer (med-), tenir (segh-). 

En ce qui concerne les noms, on peut trouver : mort (hitt. henkan), vent (hitt. huwant), tempete (hwa-), oiseau ([schwa2]ew-), manteau (skr. atka-), armure (skr. atka-), seau (gr. ame), vase (skr. amatram), été (hitt. hamesha), éternité (av. ayu-), hommage (sep-), regard (skr. sapati), eau (gr. udor), porte (werw-), ovin (gr. pou), troupeau (gr. agele), graisse (pou), beurre (arm. kogi), soleil (saw-), incendie (davah), tourment (doman). 

Les adjectifs sont les suivants : fixe (stek-), immobile (stek-), raide (stek-), ferme (av. staxta-), aigu (kerbh-). Enfin, on peut aussi trouver quelques expressions toutes faites comme porter atteinte, manger abondamment, se couvrir d’un voile, montrer du respect, aller à sa perte. Les racines peuvent avoir une forme alternante, une forme fixe, une forme consonantique. On peut rapprocher facilement certaines racines indo-européennes des mots qui en ont découlé en latin, en allemand, en anglais ou en français : par exemple, la racine pour le verbe vouloir, [wel-], a donné «wollen» en allemand, «will» en anglais, «vouloir» en français. De meme pour la racine «oiseau», [schwa-ew-], elle a donné [avis] en latin. 

2) Les transformations phonologiques et morphologiques 

Pour prolonger le travail de Saussure dans son mémoire, Benveniste propose une théorie de la formation des voyelles par combinaison de certaines d’entre elles. Il faut savoir que dans son mémoire de 1879, Saussure développait une théorie dite des laryngales qui expliquait certains traits du vocalisme en indo-européen en formant les voyelles [e], [a], [o] d’une combinaison d’une voyelle élémentaire [e] et d’éléments appelés laryngales. 

Cette théorie a été reprise par Kurylowicz et développée ici par Benveniste de la façon suivante. Deux voyelles combinées donnent une nouvelle voyelle, tantot longue, tantot brève. Plus particulièrement, c’est une voyelle combinée à un certain type de «schwa» qui donne une voyelle. Les transformations phonologiques décrites sont notamment l’apophonie (changement de timbre d’une voyelle) et l’amuissement (atténuation ou disparition d’un phonème). On part des voyelles de départ [e], [a], [o] dont on sait qu’elles forment le triangle vocalique de base et les combinaisons sont alors les suivantes :

(1) [schwa] 1 + [e] = [e], [schwa] 2 + [e] = [a], [schwa] 3 + [e] = [o] 
[e] + [schwa] 1 = [e] long, [e] + [schwa] 2 = [a] long, [e] + [schwa] 3 = [o] long 

L’auteur décrit ensuite certaines transformations morphologiques subies par les racines pour donner des mots ou d’autres racines dans les langues dérivées, en particulier le hittite. Voici lesquelles : 

(2)[schwa1]es>eszi>il est 
[schwa1]s-onti>as-anzi>ils sont                                                                   [schwa1]ep>epzi>il prend                                                                            [schwa1]p>apanzi>ils prennent                                                                    [schwa1]ed>ed->manger 
[schwa1]d> adanzi> ils mangent
[schwa1]dsk>adsk> manger abondamment 

Résolution des initiales et finales vocaliques : 
(3)ed>[schwa1]ed>sed                    
    eg>[schwa2]eg>teg
    okw>[schwa3]ekw>sekw
    dhe>dhe[schwa1]>dher
    bha>bhe[schwa2]>bher
 po>pe[schwa]>pet

On remarque que ces transformations font varier la racine et y ajoutent un préfixe ou un suffixe qui correspondent en général à une personne dans la langue dérivée.

A ce titre, on peut se reporter à la notice déjà citée de Charles de Lamberterie sur le mémoire de Saussure car il décrit ce qui fait l’originalité et le caractère novateur de ce mémoire en comparant en particulier le travail de Saussure et celui de Benveniste dans ses Problèmes de linguistique générale. 

Il mentionne l’importance accordée par Saussure au phonème [A] dans les langues indo-européennes, la pluralité des [a] dans la langue mère, ainsi que l’existence des deux [o] gréco-italiques, la distinction des timbres [e], [o], [a], le degré vocalique de la racine, la notion de coefficient sonantique développée par l’auteur du Cours de linguistique générale, une étude des voyelles et des consonnes nasales, la loi des palatales, celle de Brugmann (o>a-, e>a) et beaucoup d’autres thèmes qui font que le travail de Saussure et celui de Benveniste se complètent. 

Selon Benveniste qui décrit le travail de Saussure en 1964, «la théorie des alternances est la base de la méthode». Les alternances étudiées par Saussure et reprises par Benveniste sont du type suivant : 

(4) bha- / bha, ey / i, phami / phamen, eimi / imen,
bha / bheA, bha / bhA, pa-s / peas, sani / sa-, senA / snA; 

Les exemples utilisés ici sont tirés du sanskrit et du hittite. Dans sa théorie de la racine, Benveniste distingue deux formes caractéristiques de racines indo-européennes qu’il appelle d’une part thème I qui consiste en l’état «racine pleine et tonique + suffixe zéro» et d’autre part thème II qui consiste en l’état «racine zéro + suffixe plein et tonique». 

Une racine donne deux thèmes différents, les deux thèmes se déclinent ensuite en mots dérivés par mutation consonantique. Pour passer du thème I au thème II, une consonne se déplace et se transforme en général en une autre consonne ou bien se conserve et une semi-voyelle devient une voyelle (/w/ > /u/) avec éventuellement la disparition d’un [schwa] comme dans (gwey[schwa] > gwye). Cependant, en général, les [schwa] sont conservés       

(5) 
I werg II wreg 
I derk II drek 
I perk II prek 
I pel[schwa1] II ple[schwa1]
I deiw II dyeu
I pelk II plek
I [schwa]enk II [schwa]nek
I [schwa2]enk II [schwa2]nek
I wel[schwa1] II wle[schwa1]
I [schwa]eukw II [schwa]wekw
I [schwa]edk II [schwa]dek
I derw II dreu
I derm II drem
I der[schwa2] II dre[schwa2]
I [schwa]egwm II [schwa]gwem 

L’auteur classe alors les racines dans des tableaux à doubles, triples ou quadruples entrées et il indique ensuite les formes verbales ou nominales qui en découlent dans les autres langues comme en particulier le sanskrit. Chaque mot dans une langue donnée trouve donc sa racine correspondante en indo-européen commun, qu’elle fasse partie du thème I ou bien du thème II. Certains mots sont issus du thème I mais d’autres du thème II et apparemment d’autres découlent au fur et à mesure des deux thèmes à la fois. L’histoire d’un mot verbal ou nominal dans une langue donnée dépend donc de la racine ou des racines dont il est issu. 

3) Description des tableaux 

Les tableaux présentés par l’auteur dans ce chapitre sont au nombre de trois et décrivent la transformation des racines à partir des thèmes I et II pour donner des mots dans les langues dérivées, dont principalement le grec, le latin, le sanskrit. Les racines incluent parfois des [schwa] mais pas systématiquement. Si c’est le cas, c’est le [schwa] utilisé habituellement ou bien ceux notés de 1 à 3 qui correspondent en fait aux laryngales utilisées et décrites par Saussure dans son mémoire. Cependant, dans les langues dérivées, les mots n’incluent plus ces éléments. Selon les thèmes utilisés, les mots dérivés ne sont pas de la meme nature. Dans le premier tableau, chaque thème crée un ensemble de mots dérivés particulier. 

Selon l’auteur, il y a deux types de racines, les racines à suffixe et les racines à élargissement. La distinction se fait par le fait que le suffixe est une forme alternante qui peut prendre les valeurs –et/-t, -en/-n, -ek/-k par exemple alors que l’élargissement est une forme fixe et consonantique de type t, n, k, etc. On peut avoir une alternance suffixale comme pour w/eu, k/ek, g/eg, etc. Toute racine est alors susceptible de suffixation. On peut avoir un suffixe ou un élargissement mais pas deux suffixes ni un suffixe et deux élargissements.

Pour le thème I, il n’y a pas d’élargissement possible mais pour le thème II, l’élargissement devient possible. L’importance du degré vocalique ainsi que du timbre et du ton est notée. Les racines quadrilitères sont des racines trilitères à suffixe de thème II. Les affixes peuvent etre gutturales, dentales, labio-vélaires ou sonantes. Le présent à infixe donne racine zéro + n + suffixe plein + désinence. Les racines à initiale s + consonne sont quant à elles des schèmes quadrilitères ou quinquilitères. Enfin, certaines règles sont données :

1)  Le degré zéro du thème verbal correspond à l’addition d’un double élargissement.   

2)  L’addition de plus d’un élargissement à un thème verbal correspond à une formation nominale.

3)  Les radicaux à double degré zéro correspondent à deux élargissements ou plus ou bien à des formes nominales. 

Dans le deuxième tableau, cependant la différence est que chaque racine contient ici l’un des éléments décrits précédemment et une autre différence importante est la suivante : les mots dérivés eux-memes sont de nouveau dérivés pour donner d’autres mots dans une autre langue, parfois contemporaine à la première, parfois plus récente. Parfois, ce n’est pas un mot qui est décrit dans une langue dérivée mais de nouveau une racine, comme en particulier dans le deuxième tableau. Le troisième tableau utilise encore les thèmes I et II mais donne un role particulier à l’avestique, une langue indienne dont Benveniste était un spécialiste. Il s’agit ici tout spécialement de formes verbales de l’avestique. Il écrit d’ailleurs un livre sur le sujet à la meme période que celle de la publication de sa thèse en 1935. 

Certains mots sont intéressants du fait qu’ils ont donné par la suite des mots qui peuvent nous etre familiers en français ou dans d’autres langues proches de nous : par exemple, la racine [sneu] a donné en grec «neuron» dont découle manifestement le mot «neurone» en français. De meme pour le mot «planus» en latin qui découle de la racine [ple] et qui a donné en français les mots «plan», «planer»,… On retrouve la racine [pter] et le mot grec «pteron» dans le mot français «ptérodactyle» qui décrit un animal qui a des doigts au bout des ailes. Cependant, de manière générale, le mot proche de nous est plus facile à reconnaitre dans les mots grec ou latin que dans la racine indo-européenne car les changements à partir de la racine sont importants.                                        
Tableau 1 :
                                      
THEME I

THEME II


Werg
gr. wergon
wreg
gr. rekso

Perk
lit. Persu
prek
lat. prec-

Serw
lat. seru
sreu
skr. srav-

Senw
vha. Senawa
sneu
gr. neuron

Term
gr. terma
trem
v.isl. promr

ter [schwa1]
gr. teretron
tre [schwa1]
gr. treso

ter [schwa2]
hitt. tarh-
tre [schwa2]
lat. -trare, trans

pel [schwa2]
hitt. palh-
ple [schwa2]
lat. planus

gen [schwa1]
gr. gene
gne [schwa1]
gr. gne-

gen [schwa3]
lit. Zenklas
gne [schwa3]
v.sl. znati

Terw
skr. taruta-
treu
got. Priutan

Gwerbh
skr. garbhah
gwrebh
gr. brephos

Wers
skr. varsa
wres
v.irl. frass

[schwa2] erk
hitt. hark
[schwa2] rek
lit. rak-

[schwa2]erg
hitt. hark
[schwa2] reg
skr. rajatam

[schwa] eud
av. aoda
[schwa] wed
arm. get

[schwa] enbh
skr. ambha-
[schwa] nebh
gr. nephos

Petr
skr. patra-
pter-
gr. pteron















Après les tableaux à entrées multiples, les déductions sont résumées analytiquement dans des règles caractéristiques des différentes racines. On trouve d’abord un ensemble de cinq règles fondamentales puis un autre ensemble de six autres règles fondamentales. Ces deux groupes de règles représentent les conclusions de ce travail sur la théorie de la racine en indo-européen. On va donc les décrire un peu plus en détail pour essayer de comprendre leur importance.
  
THEME I

THEME II


[schwa1] enw
arm. inn
[schwa1] neu
gr. ennewa
skr. nava
[schwa1] enk
gr. ogkos
[schwa1] nek
gr. enek

[schwa2] eug
lat. aug-
[schwa2] weg
gr. awekso
skr. vaks-
[schwa2] elg
gr. algos
[schwa2] leg
gr. alego
v.isl. lakr
[schwa2] elk
gr. alk
[schwa2] lek
gr. alekso
skr. raks
[schwa2] erg
gr. orguia
[schwa3] reg
gr. orego
lat. reg-
[schwa3] elk
gr. olk
[schwa3] lek
gr. oleko

[schwa3] eny

[schwa3] nei
gr. oneidos
arm. anicanem

Tableau 2 
                                                                                                                            
THEME I
THEME II
PRESENT A INFIXE
AVESTIQUE
Werw
Wreu
wrneu
Vrnoti
Kerw
Kreu
krneu
Krnoti
Gweiw
Gwyeu
gwineu
Jinoti
[schwa1] erw
[schwa1] reu
[schwa1] rneu
Rnoti
[schwa2] eiw
[schwa2] yeu
[schwa2] ineu
Inoti
gen [schwa1]
gne [schwa1]
gnne [schwa1]
Janati
pel [schwa1]
ple [schwa1]
plne [schwa1]
Prnati
peu [schwa1]
pwe [schwa1]
pune [schwa1]
Punati
[schwa1] eubh
[schwa1] webh
[schwa1] unebh
Unapti
Peis
Pyes
pines
Pinasti
Yeug
Yweg
yuneg
Yunakti
Bheng
Bhneg
bhnneg
bhanakti
[schwa3] erg
[schwa3] reg
[schwa3] rneg
Rnakti
[schwa1] engw
[schwa1] negw
[schwa1] nnegw
Anakti
Leikw
Lyekw
linekw
Rinakti
Bheid
Bhyed
bhined
Bhinatti
[schwa1] eud
[schwa1] wed
[schwa1] uned
Unatti
Weid
Wyed
wined
Vinasti

Tableau 3

4) Description des règles 
Les règles décrites par Benveniste à propos des racines sont les suivantes :
(1) La racine indo-européenne est monosyllabique, trilitère, composée de la voyelle fondamentale [e] entre deux consonnes différentes. 
(2) Dans ce schème constant : consonne + [e] + consonne, les consonnes peuvent etre de n’importe quel ordre pourvu qu’elles soient différentes ; seule est exclue la coexistence d’une sourde et d’une sonore aspirée. 
(3) La racine fournit avec un suffixe deux thèmes alternants : I racine pleine et tonique + suffixe zéro ; II racine zéro + suffixe plein et tonique. 
(4) Au suffixe peut se joindre un seul élargissement, soit ajouté après le suffixe du thème I, soit inséré entre l’élément radical et le suffixe du thème II (infixation). 
(5) L’addition supplémentaire d’un élargissement ou d’un suffixe à un thème déjà suffixé et élargi constitue une base exclusivement nominale. 

Ces règles indiquent bien les possibilités qu’ont les consonnes et les voyelles de se combiner entre elles pour donner des racines valables ainsi que les deux types de thèmes dérivés. On reconnait bien les caractéristiques des racines qui doivent etre monosyllabiques, trilitères comme l’auteur le note dans l’introduction de la théorie et l’alternance consonne-voyelle-consonne qui peut éventuellement changer d’ordre si on passe aux thèmes déjà cités. De plus, la règle indique qu’on ne peut avoir une sourde et une sonore en meme temps. La notion d’élargissement est reprise mais a déjà été étudiée dans la théorie et on décrit ici dans les deux dernières règles les possibilités de la présence ou non d’élargissements au sein des racines. A partir de ces cinq règles essentielles, l’auteur en déduit une autre série de règles, qui sont en fait des remarques qui en découlent : 

(1) Les désinences verbales ne comptent aucun élément qui ne soit représenté parmi les suffixes. 
(2) La relation formelle entre le participe présent et la troisième personne du pluriel, entre les neutres en –r et la forme impersonnelle en –r, a été reconnue depuis longtemps, ainsi que la similitude entre l’impératif et le vocatif.
(3) L’alternance des désinences reproduit celle des suffixes entre les thèmes verbaux I et II. 
(4) La première personne du pluriel primaire active en grec coincide sous tous les rapports avec un neutre comme le montrent les prototypes qui ont meme vocalisme radical, meme degré du suffixe, meme finale, meme place du ton. 
(5) L’élément [dh] qui entre dans les désinences médio-passives au pluriel s’identifie au suffixe [dh]. 
(6) Le [w] du parfait se présente comme un élargissement du thème II ; ce sont les désinences et, en sanskrit, le redoublement qui orientent la forme verbalement. 

Ces dernières remarques constituent des règles plus fines que dans la première série.     On ne doit pas s’étonner de la similarité évoquée entre l’impératif et le vocatif puisque le vocatif est le cas utilisé pour les apostrophes et que l’impératif en est une aussi en un sens. Ces règles sont plus précises puisqu’elles avancent des détails concernant les mots dérivés des racines dans les langues comme le grec (règle 4) ou le sanskrit (règle 6). 

5) Importance de la théorie de la racine 

La théorie de la racine indo-européenne est la clé de voute de la thèse de Benveniste sur les origines de la formation des noms. Ce chapitre est parfaitement structuré et possède sa logique propre. Il permet de mieux comprendre comment fonctionnent les racines et leur lien immédiat avec les mots dérivés est décrit de façon quasiment algébrique. Les grands groupes de racines et de mots sont classés et décrits puis des règles structurales essentielles concernant leur comportement sont dégagées. 

La précision du travail de l’auteur est de ce point de vue remarquable. Il s’agit d’un essai de morphologie et de lexicologie indispensable pour bien comprendre comment fonctionne ce domaine de la grammaire comparée. Le vocabulaire est riche et varié et les exemples nombreux. Au bout d’une ou deux lectures, on saisit la rigueur avec laquelle les racines sont liées entre elles et se transforment pour donner un lexique immense dans un grand nombre de langues. L’intérêt est aussi porté sur les rapports qu’on peut établir entre les différentes langues indo-européennes, disparues ou actuelles. Cela pose des questions importantes de linguistique comparée. Cela constitue une conclusion brillante à tout le travail effectué dans l’ouvrage pour décrire comment s’articulent entre elles les différentes langues étudiées. 

Il s’agit aussi d’une suite importante au travail de Saussure dans son mémoire sur le système primitif des voyelles : Saussure étudiait le comportement phonologique des langues indo-européennes, Benveniste poursuit son travail en décrivant leur comportement morphologique et lexical. C’est bien ce qu’indique Charles de Lamberterie dans sa notice descriptive du mémoire de Saussure. Ce sont les acquis de Saussure et de Benveniste sur lesquels vont se reposer les linguistes du 20ème siècle qui vont continuer à développer les études indo-européennes et la grammaire comparée. 

C’est aussi sur les bases de sa thèse que Benveniste va construire son œuvre dans le domaine de la linguistique générale. En particulier, quelques années plus tard, il écrit un petit livre dont le titre est «Noms d’agent et noms d’action en indo-européen» et qui fait suite à sa thèse. Ce livre est considéré par certains auteurs comme «le plus beau livre de grammaire comparée qu’on ait écrit au 20ème siècle, le chef-d’œuvre, la cime du structuralisme européen.

Conclusion 

Ce sont donc les travaux précurseurs de linguistes comme Saussure, Meillet ou Benveniste qui vont lancer l’intérêt en sciences humaines pour le structuralisme dans la seconde moitié du 20ème siècle, en commençant par Levi-Strauss en anthropologie mais aussi dans les champs les plus divers comme la littérature, la poésie, la philosophie, la psychanalyse. Benveniste était un connaisseur des théories psychanalytiques et un lecteur de Freud, qu’il a critiqué entre autres dans «Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne», article qui fait partie du premier tome des Problèmes de linguistique générale. 

La carrière d’Emile Benveniste est donc exemplaire et représente celle d’un grand linguiste du 20ème siècle, qui a pu échanger avec ses pairs mais aussi avec de nombreux spécialistes d’autres disciplines. Il a beaucoup voyagé autour du globe pour étudier des langues pas encore décrites jusqu’ici et son travail théorique est très conséquent puisqu’il a contribué à développer la linguistique générale et à poser les bases des études de sémantique et de sémiotique. Dans le domaine de la poésie, il a travaillé sur Baudelaire ; dans celui de la philosophie, on peut citer son article «Catégories de pensée et catégories de langue» qui s’inspire de l’œuvre d’Aristote. Il a aussi beaucoup échangé avec les théoriciens de la psychanalyse puis s’en est détaché par la suite. 

De nombreux auteurs ont souligné et soulignent encore la profondeur de la pensée de Benveniste qui reste un auteur très actuel et à redécouvrir. Une table ronde a d’ailleurs eu lieu récemment autour de la sortie de ses cours au Collège de France aux éditions de l’EHESS, au cours de laquelle de nombreux linguistes, historiens, philosophes et autres spécialistes étaient présents.
                                                          Paul-Eric Langevin 

Bibliographie d’Emile Benveniste 
-Sutra des causes et des effets (1926)
-Essai de grammaire sogdienne (1929)
-Origines de la formation des noms en indo-européen (1935)
-Les infinitifs avestiques (1935)
-Les mages dans l’ancien Iran (1938) 
-Noms d’agent et noms d’action en indo-européen (1948) 
-Etudes sur la langue ossète (1959) 
-Hittite et indo-européen (1962) 
-Titres et noms propres en iranien ancien (1966) 
-Le vocabulaire des institutions indo-européennes (1969) (en 2 volumes) 
-Problèmes de linguistique générale (1974) (en 2 volumes) 
-Dernières leçons au Collège de France (2012) 

Bibliographie indicative sur Emile Benveniste 
Serbat, Guy, Emile Benveniste aujourd'hui, 1983 
Dessons, Gérard, Émile Benveniste, l'invention du discours, 1993 
Arrivé, Michel, Émile Benveniste, vingt ans après, 1995 
Martin, Serge, Émile Benveniste pour vivre langage, 2009 
Fenoglio, Irène, Conceptualisation et textualisation chez Emile Benveniste, 2009 Laplantine, Chloé, Emile Benveniste, l’inconscient et le poème, 2011 
Malamoud, Charles, L’œuvre d’Emile Benveniste, article, 1971 
Adam, Jean-Michel, Les problèmes de linguistique générale II, article, 1976 Lamberterie, Charles de, L’apport d’Emile Benveniste, article, 1995 
Mosès, Stéphane, Emile Benveniste et la linguistique du dialogue, article, 2001 Paugam, Guillaume, Benveniste, le «je» et la langue, article, 2008 

Bibliographie indicative sur les études indo-européennes 
Schleicher, August, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 1862 
Bopp, Franz, Grammaire comparée des langues indo-européennes, 1866 
Saussure, Ferdinand de, Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, 1879 
Meillet, Antoine, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, 1903 
Kurylowicz, Jerzy, Etudes indo-européennes, 1935 
Delamarre, Xavier, Le vocabulaire indo-européen, lexique étymologique thématique, 1984 
Renfrew, Colin, L’énigme indo-européenne, archéologie et langage, 1995 
Sergent, Bernard, Les indo-européens, histoire, langues, mythes, 1996       

Emile Benveniste