vendredi 10 juillet 2015

Visite d'un quartier scientifique et souvenirs de Noémie Koechlin



       VISITE D’UN QUARTIER SCIENTIFIQUE ET SOUVENIRS DE NOEMIE KOECHLIN
             
La Coopérative d’enseignement pour les enfants organisée par les savants proches de Pierre et Marie Curie date de 1907, 1908. Les enseignements de Pierre et Marie Curie étaient complètement différents l’un de l’autre. Pour Marie Curie, il était mieux de laisser du temps aux enfants pour les loisirs, pour intégrer les notions scientifiques. L’initiative «La main à la pâte», quant à elle, a été lancée par Georges Charpak en 1996. Frédéric Joliot, le gendre de Marie Curie, avait une approche intuitive et expérimentale. Il se demandait comment faire au mieux les progrès et les méthodes. Selon lui, il ne fallait pas s’interroger sur l’importance des sujets mais se pencher sur la curiosité. L’éveil de l’esprit est la chose la plus importante à tout âge. Il y a eu un accueil massif d’étudiants en sciences dans les vingt ou trente dernières années à Paris. A l’origine, il n’y avait qu’un amphi de physique pour tout Jussieu, l’amphi Cuvier. Il y a une réelle difficulté d’acquisition de la culture scientifique dans les classes non scientifiques. L’impression laissée par la bombe atomique a été très forte dans l’imaginaire collectif. L’enseignement de Pierre Curie était très théorique et ne plaisait pas trop aux chimistes. Richard Feynman, lui, était d’un trop haut niveau pour ses élèves. Hélène Langevin-Joliot, la fille de Frédéric Joliot, de son point de vue, a été éveillée à la science par la scolarité de tout le monde et par quelques expériences dans le privé. Du point de vue de l’histoire scientifique du quartier, les établissements connaissent très mal leur histoire. Des visites guidées à travers les quartiers scientifiques ont été mises en place depuis dix ou vingt ans. Le CNRS a été créé en 1939 sous l’initiative notamment de Jean Perrin d’après le fonctionnement des établissements du quartier. Les trésors sont conservés pieusement sans pour autant être exploités, gardés par une ou deux personnes attachées à la mémoire. Des repérages photographiques ont été effectués dans les laboratoires. L’institut de géographie a disparu depuis un certain temps. Marie Curie a commencé son parcours à l’Ecole de Physique et Chimie de la rue Vauquelin, puis a enseigné rue Cuvier et a ensuite créé l’Institut du Radium. En 1913-1914, il y avait trois mille étudiants en lettres à Paris pour mille sept cent étudiants en sciences. Le réseau des alsaciens a été à l’origine de la fondation de l’Ecole Alsacienne. L’Ecole de Physique et Chimie était une petite école pour les jeunes qui n’avaient pas le baccalauréat, ils n’étaient pas forcément destinés à devenir des savants. Paul Langevin était parmi les premiers, ce qui lui a permis de présenter le concours de l’Ecole Normale Supérieure.
             
Paul Langevin est venu dans sa jeunesse en vacances à Bois-le-Roi, près de Fontainebleau, a loué une maison et a trouvé l’endroit formidable. Quelques années plus tard, il achète un terrain là-bas, sur lequel sera construite une maison qu’il n’aura pas l’occasion de voir. Car ce terrain revient en héritage à sa fille, Madeleine Langevin, qui a un fils d’Albert Varloteau. Ils décident donc de bâtir une maison. Mais ça n’est pas celle qu’habitait Paul Langevin avec sa compagne Eliane Montel-Langevin, ma grand-mère. Cette dernière est plus ancienne et c’est soit Eliane, soit Paul qui l’auraient achetée, soit tous les deux. Eliane Montel est forcément exclue un peu de la famille du fait de l’adultère et se rapproche de Noémie Koechlin, qui a toujours été cordialement détestée par sa mère Edwige Grandjouan. A la fin de sa vie, Eliane Montel décide de faire don à l’Ecole de Physique et Chimie de la rue Vauquelin de documents d’archives et demande à Noémie Koechlin de les y porter. Paul-Gilbert Langevin, le fils d’Eliane Montel, mon père, est sans doute venu à l’Arcouest dans sa jeunesse. Eliane Montel a toujours été une mère extrêmement possessive. Son fils s’est marié à 43 ans. Luce Langevin et Noémie Koechlin sont venues manger chez nous quand nous étions petits et à l’instant où Noémie m’a rappelé cela, je me suis souvenu qu’elle était là le jour où Luce Langevin était venue à la maison, dix-sept ou dix-huit ans auparavant. Je me suis rappelé son visage. Noémie se rappelle de son grand-père Paul Langevin comme d’un homme extrêmement occupé que les enfants ne pouvaient voir qu’à l’heure des repas, en allant le chercher dans son bureau de l’Ecole de Physique et Chimie pour aller manger dans son appartement de fonction de la rue Vauquelin. Le dimanche matin uniquement, les enfants pouvaient aller sur le lit de leurs grands-parents, ce qui était formidable. Paul Langevin occupait un appartement rue Vauquelin, l’appartement du directeur de l’Ecole, qui était séparé en trois appartements, dont deux étaient occupés par ses deux filles, Madeleine et Hélène. A la suite d’un voyage au Brésil de Paul, Madeleine et Hélène, dans le but d’aller récupérer un prix scientifique, Madeleine, qui a rencontré un homme là-bas, se marie. Puis elle rencontre Albert Varloteau, divorce et se remarie, et par la suite naît Jacques Varloteau. C’est pourquoi ils font construire la maison sur le terrain acheté auparavant par Paul. Noémie Koechlin et Paul-Gilbert Langevin se sont perdus de vue pendant une dizaine d’années puis ont repris contact pour qu’il interroge Yves Koechlin, le mari de Noémie et fils du compositeur Charles Koechlin, sur l’œuvre de son père. Paul-Gilbert, dans ses travaux de musicologie, a écrit des articles et des essais sur Charles Koechlin et mis au point des listes et des catalogues. 
             
Noémie Koechlin m’a raconté comment Paul Langevin et ses enfants ont vécu la guerre. Bien sûr, il faut se rendre compte que c’était une famille d’intellectuels et de résistants. Paul Langevin a été le premier intellectuel français arrêté par les Allemands en septembre 1940. Il a été détenu pendant quelques temps à la prison de la Santé. Puis il est repassé chez lui pour prendre des bagages. En effet, sa santé était mauvaise et les Allemands avaient décidé de l’emmener en résidence surveillée à Troyes. Ses enfants, dont Jean Langevin et sa fille Noémie, le voient venir puis repartir à toute vitesse. Quelques jours plus tard, ils reçoivent une lettre racontant les circonstances. Paul Langevin est en résidence surveillée mais il n’est pas emprisonné. Il peut s’enfuir mais il a peur des représailles sur sa famille et ses amis, qui sont résistants pour certains d’entre eux. Il reste à Troyes jusqu’en juin 1944. Pendant cette période, ses enfants viennent lui rendre visite à tour de rôle, dont mon père, Paul-Gilbert, qui a entre 7 et 11 ans. A la fin de l’année 1943, Frédéric Joliot, qui travaillait dans un laboratoire du Collège de France surveillé par les Allemands, est informé par un scientifique allemand que l’on commence à liquider les prisonniers. Il prévient Paul Langevin qui s’enfuit pour la Suisse en 1944. Paul Langevin est très attaché à son gendre Jacques Solomon, le mari de sa fille Hélène. Ce dernier est juif et résistant dans le groupe créé et mené par Georges Politzer. Jacques Solomon est arrêté par les Allemands dans les rues de Paris non loin de son domicile, avec dans les mains une valise contenant de fausses cartes d’identité. Quelques jours plus tard, les Allemands placardent des affiches sur les murs de Paris concernant les arrestations et les noms des fusillés, des affiches fluorescentes. Noémie lit le nom de Jacques Solomon vers la rue Monge. Elle remonte prévenir son père qui descend en pyjama. La mère de Jacques Solomon décide de se rendre là-bas car les Allemands l’ont prévenue qu’elle peut «venir chercher les vêtements de son fils». Jean Langevin essaie de l’en dissuader mais elle s’y rend quand même. Quelques jours plus tard, Jean peut lui amener un sandwich, son dernier. Hélène Langevin-Solomon, quant à elle, est emmenée à Drancy puis à Auschwitz. Elle réussit à en revenir et écrit un fascicule témoignant de ce qu’elle a vécu. Noémie possède une copie de ce fascicule. Chez Jean Langevin, les voisins du dessous sont arrêtés aussi, de même que le professeur de latin de Noémie qui n’avait pas écouté les conseils de Jean qui lui disait de quitter Paris. Il affirmait qu’il n’avait pas besoin de partir car «il n’avait rien fait de mal». Pendant la guerre, Jean et ses enfants ont à peu près à manger. Jean fabrique du savon et du sucre avec de la betterave. Ils partent en Normandie où il y a des fermes et des produits frais. Ils sont obligés un jour d’aller de Pontoise à Rouen en vélo car il n’y a plus de train. Il y a toujours actuellement des Langevin et des Varloteau à Bois-le-Roi.
            
En ce qui concerne l’Arcouest, c’est vers 1900 que la famille du physiologiste Louis Lapicque découvre cet endroit. Par la suite, les Langevin, les Curie, les Joliot, les Perrin puis les Koechlin viendront s’y installer avec les Lapicque. Dans les années 1910, Marie Curie obtient son prix Nobel de chimie et fait construire avec la somme obtenue une maison non loin de là où se situe la maison des Koechlin, cette dernière étant plus récente puisqu’elle date des années 1990. Hélène Joliot, la fille de Frédéric et Irène Joliot, épouse Michel Langevin, le fils d’André Langevin et devient Hélène Langevin-Joliot. Ils s’étaient connus tous les deux lorsqu’ils étaient camarades de classe sur les bancs de l’Ecole de Physique et Chimie de la rue Vauquelin dans les années 1950. Il ne faut pas confondre Hélène Langevin-Solomon, la fille de Paul Langevin qui a été déportée, avec Hélène Langevin-Joliot. Elles ne sont pas de la même génération. La première est née dans les années 1910 et décédée en 1995 alors que la seconde est née en 1927. Selon Noémie Koechlin, Madeleine Langevin, l’autre fille de Paul, était quelqu’un d’exceptionnel, profondément gentille et humaniste, extrêmement intelligente. Cependant, Paul ne lui a pas laissé passer le concours de l’Ecole de Physique et Chimie ni de l’Ecole Normale, pour devenir élève puis enseignante. Selon lui, c’était trop difficile pour une femme. C’est une opinion difficile à croire de la part de quelqu’un qui avait des idées si modernes et progressistes. En 1996, lors du cinquantième anniversaire de la mort de Paul Langevin, a été organisée à Troyes, ville où il a été maintenu en résidence surveillée pendant la guerre, une exposition sur son œuvre. Des conférences animées par des politiques et des scientifiques ont eu lieu grâce à l’initiative de Pierre-Gilles de Gennes, nouveau directeur de l’Ecole de Physique et Chimie, et de Noémie Koechlin, la petite-fille de Paul Langevin.
                                                                                  Paul-Eric Langevin        

 

Façade arrière de l'Ecole de Physique et Chimie de la rue Vauquelin

 

Photos de Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Irène et Frédéric Joliot, Georges Charpak et Pierre-Gilles de Gennes sur la façade de l'Ecole de Physique et Chimie de la rue Vauquelin

http://www.ajpn.org/images-pers/1423824051_Langevin.jpg 
Paul Langevin, Henri Scachetti et René Mann passent la frontière franco-suisse le 6 mai 1944 avec dans leur sac la rédaction du plan Langevin-Wallon de réforme de l'enseignement
 

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